“Autobiographie d’un cerveau mou“, de Elle S. Claës.
1
Chapitre Un
Sly & the Family Stones, “Dance to the Music”
Je suis dans le métro.
Je suis accompagné, le wagon est plein. Ça va. J’ai une place assise et la femme contre mon coude lit « l’assurance vie et capitalisation en 2008 ». Ça pourrait être pire. Elle ne sourit pas, normal nous sommes dans le métro d’une capitale, mais elle a une superbe écharpe fourrure orange. Sans le sac noir vernis (nous sommes à la station Palais Royal) et les escarpins, cela ferait technoïde. Sa lecture en devient presque sympathique. Elle vient d’ailleurs de la faire tomber.
Devant nos genoux, sagement rangés, mignonnets, deux hommes discutent en se triturant les doigts. Une grosse bague orange et or gêne un peu l’opération. À peu près autant que moi en face. Je ne peux pas m’empêcher de les regarder et ça les déconcentre. Mais ils se trituraient les mains avant.
Bon.
Sonnerie. Plein de monde.
C’est assez rare les gens beaux quand on est tous entassés. Il n’y a pas beaucoup de place pour briller.
Les deux triturateurs m’observent maintenant que je regarde ailleurs. Ils s’interrogent. Et là, soudain, sans prévenir, comme ça, je leur souris.
Panique.
Ha là là. Ce que je n’avais pas fait là.
Alors, rentrons dans le vif du sujet, en vogue, « Moi, moi-même, je » :
Cheveux châtains, de plus en plus clairs,
2 124 grammes,
yeux verts mais qui ont du mal,
trentenaire,
cerveau Français,
pas de handicap particulier, à part peut-être le gêne des pieds plats.
Scorpion in extremis.
Sexe féminin, du moins j’essaye, et il m’est difficile de savoir qui je suis à Paris où je vis.
Bref. Cerveau normal.
Alors Paris. J’y suis né mais n’y ai pas grandi. J’ai séjourné, encore sous le décalage horaire, mais les yeux grands ouverts, sept jours dans une chambre maternelle d’une clinique du treizième arrondissement, lors du dixième mois de l’année dix-neuf cent soixante-quinze. Une année après la loi autorisant l’avortement, comme quoi. De toute façon je ne m’en souviens pas. Ce fut certes un grand moment mais, outre le fait d’être un souvenir assez lointain, ce fut somme toute un peu court. Toutefois, j’en ai gardé des habitudes, je déteste depuis prendre des vacances de sept jours, je préfère démissionner et prendre trois mois. Voilà pour la naissance (au moins de quoi m’assurer une aura fameuse).
J’ai ensuite existé trois ans à Antony (30 000 habitants), huit à Brie Comte Robert (15 000 habitants) et onze à la Chapelle Gauthier (500 habitants), village Briard. Nous apprécierons ici le récent phénomène de migration citadine vers les campagnes. Là où il n’y a pas de métro mais des horizons. Remarquez que nous eûmes la délicate attention de ne pas demander au maire de faire cesser les cloches matinales une fois installés dans le village. De vrais immigrés volontaires. La narine saine et le poil brillant.
D’Antony, j’ai retenu l’image d’un poster de ma chambre, provisoirement énorme, flanqué de Bugs Bunny et autres Daffy Duck (Walt Disney m’était déjà antipathique à l’époque). Aussi je me souviens du couloir baigné de lumière nouvelle. Un long couloir chaud et orangé.

À Brie Comte Robert, les choses se compliquent un peu. En vieillissant, j’ai réalisé que je n’avais aucune mémoire, j’en ai donc gardé quelques souvenirs ; les balades ennuyées autour du château en ruines investi de fouilles estudiantines (ne jamais se promener autour du château), les fêtes de la rose marquées par l’épisode où ma culotte va se coller au goudron chaud du trottoir (ne jamais s’asseoir sur le goudron chaud), l’apprentissage du début de vie autour des cacahuètes et des sages peuplant les troquets bénis en voie de disparition (ne jamais oublier d’écouter le pochard), mon premier vol de schtroumpfs (ne jamais avouer), le bac à sable témoin de guerres intestines où je révolutionnais les courses Petites-automobiles (ne jamais se justifier), et l’école.
Ha ! L’école. Le premier choc.
Il faut véritablement être un enfant pour subir sans coup férir cette incroyable agression. Imaginez que l’on nous enferme aujourd’hui, maintenant quoi, et pour quinze ans, avec trente personnes que vous n’avez pas choisies. Que l’on pousse le vice jusqu’à vous apprendre à écrire sans vous laisser la possibilité de critiquer, et à compter les années qu’il vous reste à regarder passer (ne jamais s’asseoir loin de la fenêtre). Il faut enfin replacer l’expérience dans les perspectives d’avenir actuelles : être possiblement reclassé un jour dans une classe de nuls, futurs Rmistes (puisqu’on vous le dit), ou dans une classe de super forts, futurs fleurons d’une nation qui les fera de toutes façons fuir vers d’autres pays qui payent mieux leurs cerveaux. L’école donc.
On s’organise.
La maternelle orangée et graaande où j’allais fier et seul allait être le théâtre de mes premières confessions inquiètes à ma mère. Le monde n’était pas normal.
J’y pénétrais tous les matins après le rituel vite abandonné du levé tôt et du déjeuné courbé sous les agressions radiophoniques des infos (je détestais ces parleurs si peu en accord avec ma sensibilité enfantine). Dans la cour d’école, je longeais esseulé les rangées de haies que l’on oublie si vite d’admirer, régulièrement taillées, en arrachant quelques feuilles que je pinçais des heures entre mes doigts. Dans le hall, je regardais ces manteaux accrochés sous des prénoms que j’entendais hurler toute la journée. Je me souviens de ces toilettes aux lavabos devenus minuscules armés de savons jaunes que nous faisions tourner sur leur support pendant des heures. Je me souviens des matrones de la cantine qui m’aboyaient le doux et illégitime surnom de « commère » me faisant l’effet d’un bulldozer arrêté en panne sur mes pieds. Je me souviens surtout et déjà de ma langue incontrôlée, injustement pendue, qui m’occasionnait beaucoup de désagréments chez les adultes. Chez les enfants aussi mais j’étais plus à même après la bagarre de jeter leurs chaussures dans les toilettes. Leur pointure coopérait.
Passées les têtes à jambes de peinture et autres cendriers de collection, arriva le premier jour de classe primaire. Du moins, autant que peut l’être une classe. Pourtant, pourtant, je me souviens très bien de mes vaines tentatives pour ne pas rentrer dans la salle de Madame Vachère (Vach 3 comme la lessive) où mon père m’entraîna sourdement. Il s’agissait de me mettre dans la première salle de classe qui venait puisque je n’étais alors inscrit nulle-part. Cette femme n’a jamais pu supporter mes longs cheveux propres « souillant » mon cahier de travail. Elle essaya, toute l’année, jour après jour, d’y remédier en me menaçant, couteaux et ciseaux à l’appui sur mon front ou sur ma gorge, de me les couper si ma mère ne s’en chargeait pas elle-même. Baaah, il ne restait que quatre mois d’école quand mes parents découvrirent par hasard que cette institutrice obtuse avait déjà fait plusieurs séjours à l’hôpital psychiatrique local.
Ça y est, j’étais lâché dans le monde de l’école. Des mois plus tôt, j’aurais pu, en agissant plus stratégiquement, aller dans la salle voisine où résonnait la présence rassurante de cette maîtresse à la nuque blonde et bouclée. C’était il y a longtemps. Ça s’est joué de peu. J’ai eu ma chance, et je l’ai ratée. Comme tant d’autres il faut croire, je me suis condamné ce jour fatal et rouge à une scolarité désillusionnée en un temps record, peuplée de cauchemars pédagogiques. J’aurais pu être brillant, j’ai été dynamique.
Les années qui ont suivi ont été très justement passées : la moyenne, dissipé, peut mieux faire, avec essentiellement des épisodes désagréables. Je ne jette pas la pierre dans cette mare scolaire brouillée par mon profil bruyant ; très jeune, substantiellement motivé par le besoin d’être vu et entendu, je ne ménageais pas ma peine et déchaînais les haines les plus diverses. Quelques tracas mineurs et autres chewing-gums collés dans les cheveux (j’avais vu Samson et Dalila entre temps, choc !) m’apprirent à superbement ignorer les vrais coups bas et à me concentrer sur les situations critiques. Savoir éviter le croc en jambes permet parfois de rattraper le sac d’école juste avant qu’il ne bascule du troisième étage, éparpillant vos affaires dans la cour mouillée.
Heureusement j’avais mon grand frère, compagnon de toutes les galères, phare dans ce monde embrumé. J’avais également des parents jardiniers, de délicieux géniteurs qui, ayant la fibre horticole, et la main heureuse, aimaient cultiver mon jardin intérieur. Malgré cela, ou à cause de ça, on ne le saura sans doute jamais, je restais une enfant solitaire.
Nombre de fêtes d’anniversaire en comité réduit plus tard, je m’étais en définitive fait à mon cadre de vie professionnel. Les années se passaient sans trop de surprises, enfin, j’allais à l’école. Banalisé, les autres gamins finirent même par me tolérer plus ou moins. Les cours défilèrent. La cour d’école baignée de soleil, sous la pluie, sous la rare neige de la région parisienne, ne changeait pas. Je ne développais aucune passion inattendue pour le savoir enseigné là. Mais je n’étais pas non plus un rebelle. Français normal, je survivais (en jouant aux osselets).
Je traversais comme faire se peut les années quatre-vingt à pied. Malgré la très difficile période musicale que cela fut et les douloureuses coupes de cheveux, ces années furent rétrospectivement douces, nos égos à peu près respectés, nous étions loin de nous douter de l’imminence de la médiation orchestrée de l’ère staracadémiciaire. Les semaines s’écoulaient encore au rythme détaché des eaux de la petite rivière du coin. Nous faisions des courses les fins de semaine en famille, les annonces publicitaires en moins. Il y eut les vacances en camping. Le club d’échecs municipal. Le mercredi poterie. Les ateliers nouilles collantes. L’école. Et l’école. Puis j’ai été brutalement muté. J’ai découvert le collège, un village, une nouvelle maison et de charmants tout nouveaux et créatifs camarades. Je recommençais à zéro.
Que dire.
Ces années de dizaine ont vu se développer une indépendance insolente chez l’enfant que j’étais et des amitiés rares, comme dans les films. Mon premier pote, le premier à avoir pris le risque, fut Silvio. Cet athlétique guadeloupéen fut séduit par ma verve et ce geste mémorable, ces quelques francs tendus pour emporter des bonbons acidulés aussitôt partagés. Plus tard, nous retournâmes souvent nous réapprovisionner, toujours une main dans l’enfance.
Notre duo de galopins imaginatifs, rejeté par les autres, envahissait les habitudes villageoises et les ruelles. Silvio donnait la couleur et je donnais le ton. Notre bonne humeur résistait aux pierres viriles des camarades blonds aux joues roses enrageant de ne jamais pouvoir rattraper mon coureur olympique. Je prenais occasionnellement des claques de la terreur féminine locale échauffée par la formulation de mots qu’elle ne comprenait pas. Sans parvenir à nous assombrir, ni à nous éclaircir, les saisons se cédèrent révérencieusement la place. Et la sonnerie officialisant la rentrée d’une deuxième année de collège retentit.
Et puis tout plein d’autres.
Je voyais de moins en moins mon ami, notre intimité ne nous le permettait pas trop. Nous nous faisions parfois encore bousculer par les grandes gueules de l’école mais c’était plus supportable. On se défendait à coup de vêtements griffés, et cela marchait ; la virgule conditionnait déjà les rapports sociaux. Misère. Il y eut un attachant professeur de Latin malgré tout ému par mon seul intérêt pour l’aspect culturel de sa matière, et un glorifié professeur de Mathématiques souvent déconcerté par mes résolutions très personnelles de ses problèmes chiffrés.
Je ne séchais jamais les cours liée par un contrat moral à mes parents, mais je traversais ces années de façon à ne garder qu’un souvenir attendri de ces enseignants dans l’ensemble dépassés par ma tendance à la double file, et de ces camarades somme toute obligés de me supporter autant que je devais les subir. Inutile de préciser qu’il ne me reste rien du contenu des programmes scolaires antérieurs aux cours de Philosophie du Lycée, sauf peut-être une orthographe jouissant encore, à mon époque, d’une relative, imparfaite, mais sensible, importance.
Contre toute attente, les deux années du Bac m’ont laissé un très bon souvenir. Je n’ai fait que mourir de rire dans la salle vidéo avec ma vitale, courageuse, précieuse, Alice. Ha oui, j’ai également joué du piano et tardivement triomphé dans les séances publiques du club d’impros.
Personne ne sait comment j’ai fait pour avoir mon diplôme.
Rescapé, personne ne sait comment j’ai fait pour survivre au lycée et à son lot de causalités formatées.
Et pourtant, c’est là, seulement là, après ces quinze années de scolarité imposées, une fois passé derrière les lignes ennemies, en route pour le cénacle universitaire, que la vie des autres est véritablement venue traumatiser la mienne…