Carnets de vie de Saul Claës

14 mars 2008

Un petit Tours

Classé dans : Anecdotes, Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 8:10
Tags: , , , , , ,

 

En route pour Vierzon, ce milieu de semaine, une voiture de location faisait deux cent kilomètres pour rien. Une sortie a été ratée à Orléans, et la direction de Tours prise. Un très grand classique. Sur le point d’arriver à cette ville de Tours, soit déjà quatre-vingt kilomètres après le coche loupé à Orléans, l’erreur fut dévoilée, le chauffeur fut accusé d’être responsable de la disparition des abeilles, et la prise de conscience fut violente : il fallait faire demi-tour. En effet, une unique nationale relie Tours à Vierzon, mais elle est très très touristique, et très très limitée à 50 klm. Il est donc probablement plus rapide de retourner à Orléans pour ensuite aller à Vierzon, en d’autres termes de rester sur l’autoroute. Ce constat fut tiré suite à la consultation sérieuse et concentrée d’une carte routière emmenée par miracle avec quelques bagages légers.

Donc demi-Tours.

Ronchonnement. Et sandwich à trois milliards acheté sur une aire qui n’aurait jamais dû être foulée.

Cette erreur, hautement non écologique, est à imputer à d’inciviques voleurs de roues. Ces derniers, dans la nuit, avaient dépouillé le conducteur de ses quatre roues, pour de brillantes jantes alu, ce qui entraîna un matinal recours à une société de location automobile. Jusque là, cela n’explique pas le détour inutile. L’information manquante est que la voiture louée, la seule disponible, eut l’inconcevable défaut de ne pas proposer le GPS intégré.

On commence à comprendre ce qui est arrivé.

Ralalala, la technologie est piégée. Il suffit d’en avoir pris l’habitude, puis d’en être dépouillé, pour se retrouver tout nu, ridicule, parfaitement désorienté et accessoirement en retard.

Les passagers, qui avaient évidemment commencé à conspuer la dangerosité du GPS, vile machine, dès le demi-tour, persistaient à lister les conséquences malsaines de l’usage banalisé de tels gadgets quand, enfin arrivés à Vierzon, soit quasiment 250 klm plus tard, ils apprennent qu’une nouvelle autoroute relie Tours à Vierzon.

Cris de désespoir, abattement, rire, et volupté. C’est par habitude du GPS qu’on se paume, et c’est grâce au GPS qu’on ne se paume plus.

Conclusion : il est très probable que la technologie s’impose définitivement, mais il nous faudra aussi faire l’EFFORT de s’y adapter…

Non mais.

Autoroute, photos de Saulclaes

 

 

5 mars 2008

Grippée

Classé dans : Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 5:15
Tags: ,

 

Première grippe. À trente-deux ans. Les impressions ? Curieuses. L’impression essentiellement de n’avoir pas seulement été malade, mais arrêtée quelques jours au dessus d’une grande flaque d’eau, aux prises avec le reflet du monde. Surtout d’être restée dans ce reflet. Du monde.

 

Alitée, les images ont défilé. Au loin, d’un son déformé, dans le salon de ma mère, les nouvelles du globe ont tourné. La télévision n’a pas cessé. Elle ne cesse jamais, et cela est véritablement insupportable. Une fois réveillée, guérie, elle continue, elle enchaîne, elle.

 

Insupportable. J’y vais peut-être un peu fort. Il faut croire que cela est supportable, mais que c’est à nous d’être capable de l’insupporter. Après être resté de force couché et enfermé, on se dit simplement que c’est un non sens, une aberration que de rester inactif, dans un intérieur, devant des images qui défilent passivement ; cela revient à être malade sans maladie.

 

Enfin.

 

Je vous disais que j’étais un peu restée dans le reflet.

Je vais reprendre du bouillon moi.

1 mars 2008

Haaa l’humour…

Classé dans : Anecdotes, Citation — saulclaes @ 7:57

Marcel Gauchet à la radio, il y a quelques jours, se déclarait chagrin de ne plus retrouver dans les écrivains français d’aujourd’hui ce rôle et cette utile implication : la démarche de réflexion, la vraie. Et il a probablement raison ; nous manquons, tous, de cette réflexion des grands penseurs. Certains d’entre nous rêvent même les yeux ouverts des positionnements des philosophes à plume littéraire, quand d’autres cherchent cet amour passionné pour l’idée qui débridait l’enthousiasme des publics réunis, mobilisé, ce travail offert qui inspirait aux inconnus de folles soirées à refaire ensemble le monde, et surtout, surtout à le penser. On regrette cette réflexion foisonnante qui déclenchait la fureur des critiques bousculés. Parce qu’on moins on se marrait.

Un des meilleurs exemple est peut-être cette saillie entendue à la première de la Bataille d’Hernani.

25 février 1830

Quand rentre le public, mais surtout les « anciens », défenseur du classicisme, c’est une huée. Théophile Gautier s’est fait par la suite le rapporteur de cette soirée capitale pour le romantisme, ainsi que le témoigne cet extrait d’un hommage posthume “Victor Hugo” en 1902 * :

« Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait, toutes ces larves du passé et de la routine, tout ces ennemis de l’art, de l’idéal, de la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains tremblotantes à tenir fermée la porte de l’avenir ; et nous sentions dans notre cœur, un sauvage désir d’enlever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture ; mais à cette lutte, nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques ; car, si elle raillait l’école moderne sur ses cheveux, l’école classique en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux qu’à l’aspect de ces moignons glabres sortant de leur cols triangulaires avec des tons de couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d’esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots valent des statues, s’écria au milieu du tumulte : « À la guillotine les genoux ! » »

Théophile Gautier

* Source : Wikipedia (brûlons un cierge)

20 février 2008

Un monde de brutes éduquées

Paris. Ce matin, sur la place Saint Michel, sous une pluie fine et féminine, au milieu d’une valse de parapluies colorés, un petit attroupement d’humains s’agitait. Tels des oiseaux intéressés, leurs silhouettes s’affairaient. Baissées, les derrières exhibés, les têtes plongeaient en un centre éphémère. À hauteur de ce petit rassemblement, intrigant, nous ne pouvions toujours pas voir ce qui achalait ainsi. Bientôt un premier éclaircissement : le contenu d’un carton s’arrachait, littéralement. Nous pouvions observer un des acquéreurs se dégager soudain, heureux de sa prise, le sourire aux lèvres, les bras chargés. Une acquéreuse fraîchement arrivée, la curiosité affolée, prenait illico sa place, plongeait à son tour dans le petit tourbillon. Distribution de nourriture ? Distribution de vêtements ? On se bouscule, on se pousse. Les nouveaux venus jouent des coudes, on pense à soi. L’instinct de conservation, d’habitude contenu et bienséant, règle la danse.

Certes, il eut été facile et rapide, à cette seconde spectatrice, de porter un fulgurant jugement, de ceux qui courent et se répandent aujourd’hui à vitesse moderne dans les rues des capitales : l’homme, primitif, est un loup pour l’homme, et il le rrrrrestera à jamais. Pour les perfectionnistes, cette phrase est à accentuer d’une tonalité théâtrale. Pour le plaisir, nous pouvons ensuite gratifier ce constat d’un pincement de lèvres sûr de lui, les narines gonflées d’un souffle supérieur de dédain. Evidemment, précision superflue, on ne se compte pas parmi ces animaux perdus.

Une fois ce jugement rendu, quelques regards approbateurs échangés alentours avec d’autres juges de passage, on s’approche poussé par la curiosité : mais que se disputent donc ces rustres ?

Le carton se fait plus précis, vous en apercevez un bout. Après une ultime bousculade, vous parvenez à couler un regard entre les hanches mouvantes et là, surprise, le butin de la bataille à ciel ouvert vous réserve un éclat de perplexité : des livres.

Bien sûr, on peut, on peut toujours, persister à penser que l’humain n’est pas civilisé : il ne se raisonne pas, il ne fait pas la queue poliment, ne laisse plus passer les personnes âgées, il est primaire, tricheur, égoïste, bousculant, pressé et malappris. Oui, on peut s’évertuer à le penser. Mais tout de même, quand ce comportement s’applique pour emporter un livre, quand la lutte se déclare pour pouvoir lire Aristote, Conan Doyle, Jonathan Lithell, Friedrich Hayek, David Lodge, Tahar Ben Jelloun, … on peut se raisonner et se demander si ce troisième millénaire balbutiant n’est pas définitivement prometteur.

Ne jugeons de rien.

Laissons venir.

Et piquons un bouquin.

11 février 2008

“La pute à Sarkozy”

En cette fin d’après-midi, à la caisse d’un petit supermarché de la capitale longeant le jardin des Halles, une dame d’une cinquantaine d’années couperosées et gouailleuses interpellait une caissière. Cette dernière, d’à peu près le même âge, d’origine asiatique et d’humeur constante, tout en attrapant d’un geste égal les achats d’une cliente, l’écoutait. Elles se connaissaient visiblement. Sur fond du biiip régulier des machines enregistreuses, la cliente, qui était en train de faire la queue pour une autre caisse et, par le fait de la distance qui la séparait de son interlocutrice, faisait participer le reste du magasin à sa discussion, aborda sans prévenir les terres houleuses de la politique. Partie de la fraîche information que son magasin fermerait désormais après 21h, son discours fut introduit d’un efficace « ha bah hein ! tiens, toi qui a voté Sarko, tu l’as ta France qui travaille plus !! »

Cette entrée en matière eut pour intéressante et immédiate conséquence d’imprimer sur le visage des clients, sans exception, une expression réactive allant de l’agacement blâmant à la satisfaction approbatrice.

Le magasin était coupé en deux.

Suspens.

La dame, l’argot parisien affleurant, le regard moqueur et le nez mutin, maintenant officiellement écoutée par l’ensemble des clients amassés mollement aux caisses, continua sur ce ton et enchaîna les tableaux.

Petite précision amusante, elle persistait à ne s’adresser qu’à la caissière qui persistait à ne l’écouter que distraitement.

Biiip.

Biiip.

Elle déroula le fil de l’actualité sarkozienne, tout y passa ; de l’épisode de Neuilly, fief au cœur de l’info où le « fils téléguidé s’y croit », au discours sur le traité européen « qui nous la met pareil », la dame persiflait sans coup férir, sans manière, et peut-être même sans plaisir. Hautement française, elle commentait, critiquait, régissait, politisait ses courses enfin. Et les clients continuaient, dans un silence approximatif et hétéroclite, de valider d’une grimace plus ou moins sympathisante les sujets ainsi exposés.

Que du commun sous nos latitudes.

Elle rangeait maintenant ses achats, les carottes, les bières, le camembert, les yaourts La laitière.

Sur le point de finir de remplir son cabas, après l’ultime rappel que les caisses de l’Etat sont vides, elle couronna son laïus globalisant de cette clinquante conclusion : l’argent que Sarkozy récupère des français irait « de toutes les manières à sa pute ».

Loin d’être choquée par cet écart de langage, la clientèle, par le même phénomène homogène et spontané de réaction, s’harmonisa cette fois. Accordée, la population du magasin se fendit même d’un léger bourdonnement réconcilié.

Ha, sur ce point, tout le monde était d’accord.

Si ça ne vaut pas un sondage IPSOS, c’est tout de même assez révélateur : Mr Bruni a déconné sur ce coup là. Il faut croire qu’il a montré un visage plus sincère en ayant trouvé et imposé sa parfaite moitié. Le truc, c’est que cette parfaite moitié là, une première classe pour grands voyageurs avec abonnement, le met possiblement à nu, et tout porte à subodorer que les français n’aiment pas ce qu’ils se retrouvent à devoir contempler.

Bon, maintenant, restons objectif, nous ne l’avons pas encore vu en caleçon. Ne risquons aucune estimation, tout est possible. Mais au vu de la tendance déshabillante de nos médias actuellement, et ce malgré les procès défensifs et outrés intentés par le président, une photo de lui dans le plus simple appareil ne saurait se faire attendre longtemps.

Haut les cœurs, et bas les masques, surveillons de près les couvertures de magazines, Mr Sarkozy enlèvera prochainement le bas.

 

3 février 2008

Le voisin chinois

Dans le Ier arrondissement de Paris, une rue, bien connue des services sociaux de la jolie mairie, comprend un immeuble ancien abritant une flopée de jeunes, et un peu moins jeunes, désargentés et motivés.

Oui, la capitale persiste à louer quelques ultimes logements à espace et loyer très modérés.

Ces logements, dernières chambrettes de bonnes survivantes pelotonnées sous les toits de cette bâtisse doyenne, offrent une saisissante tranche de ce que devait être la vie sous les combles au début du XIXème siècle. Pour les appétits les plus historiques, les fenêtres, à l’occasion proposées, sont spécialement recommandées : véritables châssis anciens à tabatière dits « parisiens », pour couvertures en ardoises et tuiles plates, ces fenêtres exhibent une vitre floue, et parfois même, cachet ultime, fêlée d’époque.

Cet immeuble, tranquille, inaliénable, en plus des chambrettes, abrite de nombreux propriétaires d’un parisianisme raffiné, tout d’Hermès vêtus. Une concierge est chargée de distribuer le courrier dans les étages, d’un discret glissé d’enveloppe sous les portes, ainsi que de passer l’aspirateur d’une main légère. L’édifice nuance ses couloirs de jolies teintes fauves aménagées par de nombreux et discrets luminaires à dorures artificielles, au rendu chic à moyens frais. Un tapis rouge coule le long des beaux escaliers de vieux bois. Si les petites lattes ambrées chargées de maintenir en place l’épais tapis glissent par endroit, son effet matelassant laisse les petits pieds pantois. Cette sensation de volupté pédestre est d’autant plus forte qu’elle cesse au dernier étage. En effet le tapis arrête alors, réservant ses douceurs aux souliers de cuir italien des étages inférieurs. D’ailleurs, ce dernier étage, LE dernier étage, celui des faux pauvres en mal de grands et ambitieux avenirs, ne bénéficie pas non plus de la minuterie collective ; discrètement poussé à la méditation, il reste la plupart du temps plongé dans un noir réfléchissant.

Il y a là un pakistanais qui cuisine la porte ouverte (même si cela fait longtemps qu’il n’a pas été repéré en pleine action), une femme mystérieuse toujours maquillée de rouge et noir, en long manteau théâtral exhibant invariablement son dos. Il y a également un jeune couple bien sous tout rapport qui reste là par paresse, ayant depuis longtemps établi leur situation et leur ennui, ainsi qu’un marginal en fin de marginalisation qui ne sort plus guère, effrayé de voir que le monde ne l’a pas attendu pour encore s’agrandir et modifier ses terrasses. Enfin, on y trouve quelques étudiants bien sûr, sans imprimante pour la plupart.

Parmi ces derniers, un jeune homme frappe tout particulièrement l’œil et l’âme romantique venue chercher dans les tommettes anciennes de cet ultime étage l’insaisissable atmosphère d’un temps passé et révolu. Symptomatique de notre époque et de la mort consommée d’un XXème siècle déjà presque lointain, ce jeune étudiant chante chez lui à tue-tête « I hate myself for loving you », de Joan Jett And The Blackhearts. Entendu au moins jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble, outré, il parvient à couvrir sans retenue ni raison la voix on ne peut plus rock et activiste de Joan Jett, la fameuse et charmante interprète de ce morceau amoureux ; femme jusqu’au bout des ongles et de la coupe punk, cette chanteuse est également guitariste, auteur-compositeur, productrice, et, enfin, la première femelle à avoir créé et tenu les rênes d’un label de musique rock. La musique à donf, ce jeune homme achève de traumatiser le rêveur à veste queue de pie, arrêté devant sa porte par ses cris lâchés sans explication ni justesse, en sortant soudainement de chez lui, dévoilant son physique indiscutablement chinois et souriant.

Il est vrai que de le voir se diriger vers les toilettes de palier, le rouleau de papier à la main, la tête marquant un tempo incertain, un sourire béat sur les lèvres, le tout en formulant in extremis, dans un anglais très approximatif, des fins de phrases rock, peut marquer à long terme le nostalgique amateur de vieilles tommettes.

Mais franchement, rien ne dit, si l’on fait abstraction de quelques articles de journaux et autres occasionnelles discussions de comptoir, que cette vision d’un temps futur généralisé et proche ne soit une si mauvaise chose.

Enfin, nous pouvons fortement soupçonner ce chanteur improvisé de pousser l’enthousiasme jusqu’à s’enregistrer. Voici ce qui pouvait être entendu du couloir ce jour à 18h12 :

http://www.mariecourcelle.com/levoisinchinoischanteurderock.mp3

21 janvier 2008

La voie du tambour

D’après les guichetiers de l’évènementiel de cette ruineuse capitale française, qui persiste à aimer les dorures des théâtres et ce moment vibrant où la lumière s’éteint, tout Paris se précipite cette semaine à un spectacle, LE spectacle : Yamato.

Ha.

Très bien, alors faisons la queue, d’accord monsieur.

L’entrée pour le spectacle Yamato, photo de Saulclaës

En duo avec une délicate amie, spirituelle et précieuse directrice de crèche, nous n’avions à peu de choses près aucune idée, en arrivant, de ce qui nous attendait. Il est vrai que nous ne nous étions pas précisément cassées pour savoir de quoi il en retournait. Pressentant que ça devait être du lourd, et un peu douillettes concernant nos lombaires, nous avions soigneusement évité tout effort et retenu, grosso modo, les mots « tambours » et « japonais ». Donc nous savions de loin que le mot Yamato n’était pas aztèque. Néanmoins, nous réalisâmes vite que ces deux mots, s’ils résument tout de même bien la configuration de la représentation, restent très loin d’en révéler la surprenante portée et ses multiples, pénétrantes, dimensions.

Le silence se fit dans la salle. Si nous étions peu disposées à faire des efforts de mémoire, nous étions tout à fait, absolument, sans problème, ouvertes à tout ce que ces donc japonais joueurs de tambour nous offriraient. Et bien nous en prit ; dès les premières frappes, le voyage nous emmena haut, au-delà des mots, hors du temps. Et vu comme cela fut simple, et même rapide d’atteindre ces invisibles hauteurs, c’eut été un crime, sans grandeur ni passion, de s’en priver.

D’un élan aisé, humble, singulier, constant, incroyablement énergique, la troupe de musiciens enchaîne tableaux sur paysages sonores. Ils désenveloppent progressivement leur talent, déploient leur joie, libèrent de subtiles présences, débarrassent leurs espaces et lient leurs caractères. Bientôt, il ne reste que d’individuelles sérénités capables de se fréquenter et de se parler abondamment dans les silences. De temps en temps, dans la salle, l’esprit d’un spectateur s’éclaire, une réflexion, longtemps retournée, problématique, trouve une solution, une idée jaillit, claire. Puis de nouveau aspirées dans le spectacle, les attentions reviennent. Maintenant, une vibration d’évidence et de simplicité passe dans le public avant de se perdre dans les velours et les rouges de la salle drapée.

 

En sortant, en arrêt devant l’immense affiche du spectacle, mon esprit est retenu par un mot inconnu que je n’avais pas remarqué en entrant : Taïko.

Sachant désormais que le mot n’est pas d’origine vaguement Inca, et la pensée armée d’un exceptionnel esprit de déduction, j’en arrive à la rapide conclusion : ça doit être un tambour japonais.

Et j’avais raison.

Mais là où, encore une fois, décidément, je ne me doutais de rien, c’est à quel point ce terme est porteur de sens. Et à quel point il éclaire le mystère de douceur et de profondeur de ce spectacle percussif d’un autre monde. Le Taïko n’est pas qu’un tambour, il n’est même pas qu’un art, c’est une voie. À l’instar de la voie du sabre, de la voie du thé, du subtil apprentissage de la calligraphie ou de l’étude exigeante d’un art martial, le Taïko enseigne le dépouillement, le goût de la raffinée simplicité. Il rassemble, transmet le respect, le positionnement, le sens de l’effort, il transporte dans les zones flottantes de l’esprit, il transcende.

Loin du souci tout occidental de la productivité, de la rationalité, de la réglementation, du principe de complication valorisante enfin, ce spectacle ouvre des portes insoupçonnées.

C’est peut-être le moment de (re)penser à Star Academy.

Allez savoir.

14 janvier 2008

Pédaler à Lyon

C’est quelque chose, tout de même, que les a priori. On a beau s’appliquer à passer les essuie-glace, ils reviennent que cela soit sous la forme d’un insecte qui s’écrase en pleine course ou encore de ce %µ$£¤ d’oiseau dont la grande émotion de la journée est de se soulager sur votre pare-brise tout propre du haut de la 4ème branche, première à gauche.

Les a priori sont résistants.

Un a priori, par exemple, qui persiste et signe, est de croire que la ville de Lyon n’est qu’une grande ville bourgeoise et engoncée. C’est comme ça, c’est un cliché qui a la peau dure. Alors, il est très déstabilisant de débarquer à la gare Part-Dieu, cette idée en tête, et de se balader un peu alentour… À l’observation du serveur Kabyle, un peu homo sur les bords, qui vous sert très chaleureusement votre café à la brasserie la plus proche, et au coup d’œil jeté aux bâtiments modernes environnants, on sent un imminent et radical remodelage de vos attentes pré-formatées. Mais, bizarrement, ce n’est pas désagréable. Inattendu, mais pas désagréable. De la tour de l’hôtel Radisson, plus graaande que la tour Montparnasse, à ce curieux parking circulaire, derrière lequel un immeuble post communiste exhibe un appartement brûlé, et des pères Noël suspendus que personne ne vient secourir, le quartier est à vrai dire, même, franchement sympathique.

Tour de l’hôtel Radisson, Lyon, Photo de SaulclaesParking circulaire de Lyon, Photo Saulclaes

 

Loin des immeubles classieux, sur ses versants récents, on se promène dans une ville audacieuse. Bon, il y a bien de-ci de-là quelques filets de protection sur ces modernes façades, à l’instar de celle de l’Opéra Bastille, ne s’improvise pas qui veut architecte de talent, mais, à la limite, cela ne fait que rajouter au charme local, à la lisière de l’insolite.

Une autre chose retint notre attention en cette fin de semaine touristique : une promenade en Velo’V, équivalent lyonnais et antérieur du Vélib parisien, plus coloré (il faut croire que le gris souris se mariait mal avec le décor) et tout aussi pratique. Passé les, plutôt longues, formalités à la borne, et installé sur la bicyclette, on se lance à la découverte du centre, légendaire. C’est là que cela devient amusant.

 

Petit rappel, le slogan du Velo’V est « Partager, c’est respecter ».

 

Bien. Revenons au vent dans les cheveux. Vous vous lancez sur la route, pour toute la sainte journée, en théorie. Une portière de taxi s’ouvre soudain devant vous, sur la voie donc. La protection oh bénie du guidon amortit efficacement le coup, même si vos phalanges s’en souviennent encore et une caille du 93 sort, accent de banlieue de circonstance. Vous voyant vous frotter la main, le jeune homme se fend d’excuses sommaires, alors que le chauffeur de taxi, pakistanais fraîchement débarqué, s’affole, avec un autre accent, pour sa portière qui ne porte aucun stigmate de l’accident (maiiis non tout va bien).

Vous continuez, un peu perturbé. Déjà la beauté d’une grande place capte votre attention. Vous empruntez un très joli pont, entre le Rhône et la Saône, quand devant un jeune adolescent, sur un vélo’v comme vous, dérape sur une de ses pédales et passe à deux doigts de chuter spectaculairement entre les voitures. Bon.

Là vous décidez de ranger le vélo, ce n’est pas le jour. Et puis ça tombe bien, vous arrivez dans le quartier médiéval, aux pieds de la légendaire colline de Fourvière. Parfait ! Il y a deux places libres, pour rendre vos deux vélos. Mais ! vous avez le malheur et l’inconvenante idée de tarder quelques secondes en admirant le charmant style florentin de l’endroit : deux lyonnais, la quarantaine, très bien habillés, vous passent devant (en vous ayant parfaitement vu) pour prendre de vitesse vos emplacements. Priés d’attendre leur tour, poliment, ces messieurs se rebiffent, la bouche pincée, et vous accusent : « vous êtes méchants ! Hmph !!! ».

Véridique.

Ra la la, Lyon alors, si pleine de surprises…

 

Franchement, n’hésitez pas, si ce n’est pas déjà fait, on ne s’y ennuie pas. Maintenant que l’interdiction de fumer est effective dans les lieux publics, on peut même voir la dorée jeunesse lyonnaise, mèche de cheveux apprêtée barrant le front, refoulée sur les trottoirs.

Hé hé.

Lyon de nuit, drapeaux, photo de Saulclaës

 

12 janvier 2008

Plus important

 

La télévision est parfois un thermomètre surprenant pour avoir une idée du degré d’évolution des mentalités dans le monde.

Ce matin, en passant devant une télé branchée sur une chaîne du câble, vers 10h25, nous avions le loisir d’apercevoir l’Afrique, en pleine nature au Kenya après information, et un noir en tenue de gardien d’éléphant précisant à une blanche que l’arme, qu’il tient en bandoulière à l’épaule droite, ne sert en fait à rien. Vous, désormais arrêté par la curiosité, debout devant le poste de télévision, l’écoutez s’expliquer. En effet s’il prend à un éléphant l’idée de charger, il faudra alors courir, et plutôt vite, voire très vite, car enfin il n’est pas question de lui tirer dessus, et simplement inenvisageable de le tuer. Ha. Le ciel, immense au dessus de leurs têtes, est bleu océan en fond d’écran. Petit silence. La blanche, un peu mal à l’aise, l’œil sur l’éléphant le plus proche, finit par dire en riant que sa vie à elle a moins de valeur que celle de l’éléphant ?! Hé hé ?! Et au noir de répondre en riant à son tour, tout aussi gêné, qu’en effet, sa vie a moins d’importance.

 

Bon.

Que cet échange soit rassurant ou inquiétant pourrait être débattu, mais, tout de même, cela peut être considéré, sans tomber dans un discours écologique à la mode pour autant, comme un bon signe.

Maintenant que nous sommes égarés, de toutes manières, sur la voie de disparition empruntée par nos mammifères à trompe, pourtant dotés de défenses, il n’est plus temps de trouver regrettable de devoir récupérer nos conneries.

Alors, là, oui, puisque le mal est fait, allons-y gaiement, cela devient rassurant de voir que les choses sont à l’endroit, au moins dans la tête de cet humble kenyan.

Il semble loin de se demander, lui, s’il va acheter un deuxième micro-onde pour les biberons express de sa petite dernière.

5 janvier 2008

La petite vendeuse

Sur le point d’acquérir un magnifique et miroitant aspirateur à main, la veille du réveillon, une discussion s’entame gaiement avec la petite vendeuse du magasin. Inspirée, contente de notre léger babillage, elle acheva tout à fait de développer une débordante amitié pour ma personne : longtemps aux prises avec un système informatique récalcitrant, et deux clients tout aussi indisciplinés, elle avait hautement apprécié, et c’est peu de le dire, ma patience. En effet, elle avait craint que le client suivant manifeste la contrariété classique d’avoir ATTENDU, du simple soupir agacé aux remontrances ouvertes. Ainsi, laissée LONGTEMPS en paix, soutenue jusque dans ses limites d’employée en cours de formation, et, oh miracle, toujours gratifiée d’un sourire, elle se trouva, dès le commencement de notre tête à tête commercial, clins d’oeil de sortie et petits plis charmants au bord de ses complices yeux, en verve.

Adorable, petit minois fin aux grands yeux de chats, elle se mit à décrire, sans faire l’économie d’images saisissantes, le quotidien d’un vendeur ici, plaque tournante de l’électroménager de ce quartier fameux de centre capital, les Halles. Comme elle le formula si joliment, dans ce point de vente, il y a « absolument de tout ». La clientèle, à l’observation, est effectivement et rigoureusement composée de l’ensemble des types humanoïdes qui existe et transite en France. Telle une oasis technologique, tous viennent s’y humecter les lèvres, admiratifs et égaux devant l’électroménager (du moins pour le strict nécessaire).

Dans les rayons, se succèdent toutes les couleurs et toutes les modes. Une maman riche, ou en tous cas très à l’aise dans son budget, venue acheter un frigidaire pour sa fille dans la vingtaine qui, « ouaiiiiis je kiiiiffe », apprécie également les écrans plats ; cette maman en profite pour promener les copines éparpillées comme des moineaux dans les rayons, qui, selon les explications d’une d’entre elle, hésitent encore à aller faire une école de commerce à Shanghai. Plus loin, un couple d’asiatiques (peut-être des coréens) s’intéressent aux portables dernier cri, sans parvenir, d’ailleurs, à tout à fait retenir les leurs, petits et enthousiastes. À proximité immédiate, des amateurs de Tecktonik, bras en l’air, têtes tournoyantes, et cheveux à l’iroquoise, testent les lecteurs MP3. Un groupe de petites gamines noires, khôl sorti et ceinture basse dorée de mise, lâchent en rafale, au choix, des « oublie ! t’as vu ! » aux plus classiques « putain c’est mortel », tout en se pinçant pour ne pas rêver, tremblantes d’émotions devant le choix de sèche-cheveux lisseurs et les possibilités infinies de ressembler à Beyoncé ou Eva. Enfin, plus loin, un homme, trentenaire, venu avec sa chérie transportée, traîne indéfiniment dans le rayon de machines à laver, dépassé par le choix, et possiblement pas toute notion d’engagement que l’achat implique…

La petite vendeuse explique que tout ce beau monde, chaque année particulièrement stressé par le moment de choisir les cadeaux, et non pas le moment de les acheter comme on le pense de prime abord (vaste réflexion), offre essentiellement des occasions de « faire du social ». Les gens sont dans ce contexte technologique, semble-t-il, particulièrement expressifs, qui agressif, qui sucré, qui brancheur, qui désespérée. Cette réalité entraînerait quantité de situations chargées en émotions diverses digne d’une « étude sociologique (suivie d’une publication) ». Elle rajoute pour conclure, radieuse, qu’elle est « heureuse de travailler là », que cela la « forme », car, entendez-bien, notre charmante et jolie petite vendeuse fait des « études de psychologie » et l’environnement fourmille d’études de cas. Et ben oui. Bon, à part le fait d’avoir réalisé, une fois de retour chez moi, que l’aspirateur à main, soigneusement rangé dans un sac par « le monsieur du comptoir », était un grille pain lâchant quelques glings suspects, le petit tour fut fort agréable. Qui a dit que les achats d’ordre purement pratico-pratique étaient ennuyeux ? Cela n’embête même pas trop, dans ces conditions d’avoir à y retourner. Cela fournit même l’occasion de discuter cette fois avec le responsable de rayon, homo expressif, voire très très homme, et vraiment très très amusé par votre mésaventure, qui offre au monde, sans modération, des tonnes de sourires fraîchissimes.

Finalement, le plus dur, est encore de me séparer de l’ancien aspirateur à main.

Ses yeux d’aspirateur abandonné sont difficiles à soutenir…

« Page précédentePage suivante »

Publié sur WordPress.