Carnets de vie de Elle S.Claës

Roman : Les porcs

Les porcs“. Roman de Elle S.Claës en cours d’écriture.

Démarchage prévu pour le mois de mars 2010.

« Notre monde est assez rempli de malignité

pour se gausser doucement

de la plus honorable simplicité. »

John Keats

Beijin, la capitale,

que seuls les non initiés appellent encore Pékin…

22 février, un jeudi perdu dans le passé.

Arrivée, partie I

Pékin. Ce soir, tu ne le sais pas encore, mais tu dormiras dans un hôtel inconnu en plein cœur de la capitale chinoise. Au hasard. Tu seras dans un état indescriptible, mi conscient, mi réel, sous l’effet d’un charme puissant, une drogue déformant les contours. Mais nous n’en sommes pas là.

Beijing.

Midi.

Des pétards explosent. Le nouvel an chinois vient de finir. C’est la nouvelle année ici, en Chine, où rien n’arrête de naître. Les pétards explosent, la fête passe, et les pétards continuent d’exploser. Les oiseaux s’envolent sans cesse, ils ne parviennent pas à s’y habituer. Un soleil pâle et courageux brille derrière la fumée tandis qu’un étrange vent fouette la peau de mille grains. De la poussière, du sable ? Tu regardes mieux sur le petit parapet de béton où, calepin et stylo à la main, tu prends tes premières notes de voyage : c’est bien du sable. Il y en a sur chaque centimètre carré de cette ville, une infime couche sablée. Drôle de ville.

Drôle de ville.

Midi.

Qu’est-ce que tu fais ici, pourquoi as-tu atterri à Beijin ? Tu regardes autour de toi. Cette capitale a la tête du monde, un mélange de vétuste et de flambant neuf. Elle se veut à sa tête, de ce monde, après tout. Des Chinois passent et crachent par terre. Tu as souvent entendu dire que les Chinois crachent, et c’est vrai, les Chinois crachent. Il y en a d’ailleurs un qui crache à tes pieds, mais sans offense, à peine s’il a réalisé ta présence. Les Chinois crachent et sont bien coiffés.

Des drapeaux rouges claquent au vent, partout. Des dessins de cochons rondelet et rosés, en santé, couvrent les murs, les commerces. C’est l’année du cochon en Chine. Une musique kitsch, crachée de transistors invisibles, se marie aux rouges éclatants des dizaines, des centaines de cochons. Il y a des carrioles aussi et des garages à vélo, des voitures coréennes et des trottoirs défoncés. Tu ne sais pas où tu es exactement dans Pékin. Probablement dans un quartier très loin du centre.

Accrochée à un petit arbuste malingre, une culotte blanche en coton enlevée par le vent, sablé, claque au vent. Une grosse boîte en bois gris marron, une demeure bidonville, se tient solide et fragile devant toi. Deux paires de chaussures reposent sur le pas de sa porte. Ces chaussures, étalées sur une pierre, se serrent les unes contre les autres dans l’ombre géante d’un édifice en construction. Il est vraiment énorme ce monstre de béton, facétieux il se cache dans le dos de la baraque branlante. Une explosion de pétards te fait sursauter de dix centimètre sur ton parapet.

À côté de la maisonnette s’étalent des fruits et des bières, en vrac, une épicerie improvisée. Trois jeunes Chinois discutent en toussant. Le vent sablé est fâcheusement respirable. Les tousseurs sont intrigués par ta présence occidentale prenant des notes. Il faut dire qu’en plus de venir de l’étranger, tu portes un ridicule bandeau noir sur la tête, genre tennis poussif. Sous traitement antibiotique pour une quatrième otite, tu n’as trouvé que ce bandeau pour te protéger les oreilles. Ah ! si cela pouvait aider ! La médecine traditionnelle chinoise, mystérieuse et enviable, t’intrigue d’ailleurs. Son aura miraculeuse te donne des espoirs. Mais bon, tu es à Pékin, cela limite le fantasme : vue de l’avion, cette ville est un enchaînement de gratte-ciel, d’immeubles vieux ou en construction, de l’habitable, du rapide, du capitalistique, de l’efficace, du sable, des bétonneuses, de l’économique, du rationnel, du « je penserai plus tard », bref de l’antibiotique, très loin de sa souple et prévoyante médecine traditionnelle.

C’est marrant. Les Chinois te sourient. Tout le monde te sourit. Qu’est-ce que l’on peut te sourire ! Tu doutes que cela soit pour le bandeau, ou pour ton charme irrésistible. Les Chinois crachent et sourient, c’est comme ça. Ils sont souriants. Tu ne comprends rien pour l’instant à ce qui t’entoure, rien à la langue, rien aux codes, rien à rien, mais les sourires, eux tu les comprends…

Une voiture passe à vitesse lente. Sur fond de pétards. À bord, huit personnes s’entassent, jusqu’au garçonnet de quatre ans assis sur les genoux de son père au volant. Tous te sourient. Ces sourires sont-ils en sursis ? Liés à la quasi absence de réglementation routière ? Les Chinois arrêteront-ils de sourire quand ils seront ensevelis comme les occidentaux sous les lois, les interdictions et les garanties ?

Tu ne le sais pas. Personne ne le sait.

Une série plus violente d’explosions déclenche les alarmes de toutes les voitures alentour.

Tu regardes l’heure, c’est qu’il s’agit de ne pas être en retard. Ce n’est pas ta montre, elle appartient à une néerlandaise très jolie rencontrée dans l’avion ce matin. Heureusement que tu l’as rencontrée cette jeune femme, quand tu as récupéré tes bagages, à l’aube. Elle était avec toi quand tu as passé les grandes portes de l’aire des voyageurs et que tu as eu la surprise de reconnaître ton nom sur une pancarte portée en hauteur par une Chinoise blasée. La petite hollandaise est venue avec toi, est restée avec toi, elle t’a permis de ne pas trop t’inquiéter quand tu as compris que ton sac à dos avait été égaré. Au service des bagages perdus, les Chinois de l’aéroport, derrière leur comptoir, ne s’occupaient pas de toi. Ils parlaient à peine l’anglais, leur grossièreté, exacerbée par ta nuit blanche, balayait tes interrogations. Très loin d’une quelconque qualité de service, à des années lumière de cerner la notion de clientèle, ces fonctionnaires tendance communiste, encore imprégnés de réflexes et de non réflexion d’administrés, n’ont pas compris que tu puisses développer de l’inquiétude et même avoir des exigences. Devant ton insistance et ta croissante exaspération, ces Chinois de l’aéroport finirent par saisir que la chose ne pouvait être prise à la légère. Ce fut long mais enfin. Ils s’engagèrent à te tenir au courant de la suite des évènements, ils te donnèrent 40 livres, environ 400 yuans, pour ton hébergement, notamment. C’est que tu avais laissé ton argent dans le sac à dos, idée la plus brillante de l’année. La journée débutait à peine. Il n’était pas six heures du matin…

Vous avez trouvé l’entrée de l’aéroport, la petite hollandaise et toi. Toi, sans sac ni destination, elle pour qu’on vienne la chercher. Elle venait visiter son petit ami travaillant à Beijing depuis six mois. Retenu pour la matinée, il lui envoyait une collègue de travail.

Alors vous avez attendu.

Cette dernière, la collègue, une Chinoise, arriva avec trois heures de retard, toutes dents dehors, en avant, les cheveux éclatés sur la tête. Cette Chinoise, que tu attendais depuis trois heures, avait une tête de rongeur fou. C’est idiot mais tu ne t’attendais pas à ça. Ta première Chinoise était un écureuil, et cette arrivée à Beijing se transformait en dessin animé.

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