Carnets de vie de Elle S.Claës

Roman : La Révélation

La rédaction du roman “La Révélation” de Elle S.Claës, annoncée depuis des mois dans ces carnets en ligne, est terminée. Voici le premier chapitre.

Les démarchages auprès des éditeurs débutent au mois de mai 2009.

I

La vision

Son cœur a explosé, mille couleurs s’en sont échappées, une hémorragie de blanc. Sans bruit, ni mouvement. Sans preuve. Personne n’a rien vu. Pour le monde rien n’a changé. La rue, restée dans le dos de la jeune femme quand elle s’est engouffrée dans l’immeuble, a continué de rouler son vacarme, indifférente. Au-dessus des fidèles heurtoirs de la porte cochère, derniers témoins du temps des fiacres, les touches électriques du digicode sont elles aussi restées là. Hautaines, souveraines, immuables. Ces nouvelles reines des villes riches et terrorisées ont veillé dans le bruit des voitures et des humains. C’est à elles que la jeune femme a dû demander audience pour entrer dans l’immeuble. Et c’est encore à l’une d’entre elles qu’elle doit se soumettre pour en sortir.

Bzzt.

Clac.

La jeune femme s’est retrouvée dans la rue comme dans un rêve. La grande porte cochère s’est close dans son dos d’un clac sans clinquant, sobre, discret. Clac. Petit clac. Comme ça. Puis ce fut tout.

Dehors, recrachée, dossier classé, la jeune femme ne bouge plus. Ses regards sont désertés. Les bras las, les épaules incertaines, le corps hésitant à se souvenir de lui-même. Immobile dans le flot urbain, son cœur saigne et bat à se faire mal. Béante, indésirable, elle souffre. Les minutes se succèdent sans compter, elles la transforment en mauvaise herbe, l’enracinent lentement au milieu de ce trottoir. La dignité est au rendez-vous, appelée par quelque lutte secrète. Refusant d’être arrachée, la mauvaise herbe pense. Le temps entreprend de couvrir sa présence. On commence à la regarder un peu de travers, on l’évite, on l’accroche, on la contourne, de fréquentes œillades désapprouvent. Qu’importe. Tantôt elle regarde le sol, absente, tantôt elle lève les yeux, se perd dans les cieux, tantôt elle regarde autour d’elle, idiote. Elle cherche quelque chose. Quelque chose. Elle observe. Elle attend. Elle écoute. Elle.

Non…

Rien de rien.

Rien n’a changé.

Certes, la vie s’est un peu consumée, certes le temps a un peu passé… certes. Mais rien n’a changé, elle s’en rend bien compte. Néanmoins, la jeune femme ne parvient pas à l’admettre. Son sang se charge, son cerveau crépite, quelque chose monte, une mécanique s’enclenche. Elle respire fort, ferme les yeux, écoute. Son dos se raidit. Il faut que quelque chose soit arrivé pendant ces deux dernières heures passées dans l’immeuble. Il le faut. Alors elle cherche. Elle cherche. Quelque chose d’au moins extraordinaire. Il est im-pos-sible que rien ne soit arrivé, que la ville ait continué son brouhaha sans évènement singulier, sans exceptionnel, sans saisissement bruyant, remarquable. Elle se raidit encore, réfléchit plus fort. Dans l’immeuble derrière elle, qui n’a pas bougé lui non plus, la jeune femme a dû entendre un discours tellement fou, un assemblement de pensées si détraquées, de jugements rendus si féroces, que d’autres choses, des choses au moins aussi insensées ont dû se passer ailleurs, n’importe quoi, des foules démentes, une éclipse solaire imprévue, l’inversion inopinée du champ magnétique terrestre, la disparition du bleu, une invasion monégasque et que sait-elle encore… Quelque chose… Cependant, rien de spécial. Partout du banal. Juste plein de pleins et d’autres riens, aucune transformation de l’air, aucune différence d’atmosphère, pas de chimie bouillonnante, pas d’éclat, pas de relief, même insignifiant… Rien. Là-haut, au premier étage de l’immeuble anodin, elle a senti le monde pencher, basculer, glisser dans l’univers dément des affirmations extravagantes et auto-suffisantes, dans la Galaxie du N’importe quoi. Et ce qui se passe une fois ressortie, de nouveau dehors, c’est… rien. Rien. Et pire, l’impression que rien n’y changera rien.

Bon sang.

Elle ne bouge toujours pas.

Tic tac.

Tic tac.

Elle connaissait le n’importe quoi pourtant. Comme tout le monde. Elle le voyait chaque jour, depuis des années, tapi dans les coins, montrant le bout de son nez, surgissant sans prévenir au gré des situations et du quotidien. Elle le savait à l’affût dans toutes sortes de lieux, de moments, d’angles droits, mais jusque là ce n’importe quoi, ambiant, ne l’avait jamais réellement dérangée ; telle une réalité sans péril, un peu puéril, il était resté un agacement de voisinage mais sans mitoyenneté, crispant comme les esprits étroits et les idées étriquées le sont à l’occasion, mais c’était tout ; jamais elle n’avait subi le n’importe quoi au point d’échouer à le tenir à distance, à lui donner le droit d’exister, la mauvaise herbe avait toujours convenu, comme une poussière cosmique, que le n’importe quoi a sa place, parce que c’est comme ça, parce que c’est de la science physique, parce qu’il faut de tout pour faire un monde. Mais là, aujourd’hui, c’était allé très très loin, ils ont fait très fort. Enfin, elles ont fait très fort corrige-t-elle esseulée sur son trottoir, abîmée dans ses réflexions sous ce ciel indistinct et ce va-et-vient continu de voitures et de passants.

Elles ont fait fort, oui, là ça y est, le n’importe quoi est libéré, incontrôlable, disculpé, lâché dans les rues. Tel un vampire aux dents jaunes et pointues, il file, souple et invisible, il mord en plein jour, des milliers de fois, au passage, sans affoler personne. Riant sous cape, il a peut-être d’ores et déjà infecté la race humaine, engendré avec humour une humanité où le surréel devance le réel, au talon, installé au chaud dans les maisons, devant les âtres des consciences réunies, victorieux et communal. Oui, peut-être que le n’importe quoi a déjà gagné. Après tout les lèvres et les fronts sont maquillés dans nos miroirs, les cheveux sont colorés, les morts sont invisibles et les âmes anesthésiées. Nous évoluons dans une époque neuve, propre, où l’insensé confortable, sans surprise, hygiénique règne avec force grandes phrases assénées, télévisées ; est-il possible que le n’importe quoi dérègle nos têtes, les transforme en sphères auto-tempérées où tout est parfait de rationalité, de logique, de c’est comme ça, de c’est bien sûr, et de toc ? Oui, peut-être, peut-être est-ce déjà fait, peut-être que le n’importe quoi a déjà gagné… Pourtant, arrêtée entre l’avant et l’après, sur le trottoir, la jeune femme ne voit aucune différence. Elle a beau chercher, regarder partout, lentement, sûrement, l’activité continue de rouler, les apparences sont respectées. C’est officiel, rien n’a changé ; le n’importe quoi rampant, sautant aux gorges en plein jour et cherchant la jugulaire, vient juste de la mordre elle, de contaminer son monde de deux discrets petits trous.

Elle soupire.

Elle ne cherche plus, elle a arrêté, trop lasse. Elle ne sent plus ses jambes, des fourmis s’y affairent, elle les laisse faire. Les yeux au sol, la plante se balance, elle pense à ce rendez-vous forcé dans l’immeuble, revoit ses deux interlocutrices aux pantalons trop courts la dominer sans effort de leur haute taille. Pendant deux bonnes heures, elle écouta sans mot dire les deux femmes lui parler sur un ton de condescendance entretenue, un discours teinté de méthode managériale récupérée dans quelque stage d’assertivité en vogue, le tout sur lit de compassion diplômée et de supériorité magnanime. Un vrai régal. Ses deux interlocutrices, respectivement éducatrice spécialisée et psychologue formatrice, chargées de faire un point sur sa vie professionnelle, s’étaient essentiellement confirmé l’une à l’autre leur pertinence, tout en décortiquant sa petite vie en perdition, sûres de la connaissance de ses manques, secondées par une approche synthétique et une dialectique conclusive so professional, sans oublier les indispensables et so chic références à tel théoricien et autre sociologue systémiciens ; pour résumer, elles lui expliquèrent toute sa vie, ce qu’elle est, à savoir une petite, petite et forcée, elles lui expliquèrent les raisons de sa marginalisation progressive, ce qu’elle n’aurait pas dû faire et enfin ce qu’elle doit et devra faire à l’avenir. Mais sans illustration concrète, sans lui expliquer comment, ce n’est pas l’objectif. À leur décharge, les deux travailleuses sociales ne firent que reproduire la tendance des actuelles sociétés marketées qui, la lumière sous le bras, le front ceint et la main baguée, donnent leur avis sur tout en raffinant la forme sans aborder le fond : jolis tissus, jolies boîtes, jolis mots, on emballe. Adeptes, ces spécialistes de l’humain, penchées sur la mauvaise herbe, respectèrent scrupuleusement leur époque, elles n’inventèrent rien mais l’imaginèrent ferme, elles n’améliorèrent rien mais en furent convaincues, et elles le firent sans même en tirer prétention, de vraies pataphysiciennes inconscientes. Il reste que, ce faisant, ces deux grandes rêveuses sans fantaisie n’aidèrent aucunement la jeune femme si ce n’est à l’enfoncer plus encore dans le doute avant de la congédier. L’échange avait été d’une violence érodée, démocratique et hallucinée, une vraie leçon de vie moderne et développée. Maintenant la jeune femme, devant la porte cochère, ne bouge pas. Plantée sur le trottoir, les voix résonnant encore au loin, elle ne sait pas quoi faire. Elle sèche.

Comment en est-elle arrivée là ?

Comment s’est-elle retrouvée à subir, sans rien dire, ou presque, des phrases dont chaque mot la blessait, des phrases saupoudrées de platitudes prétentieuses, de certitudes sclérosées ? C’était son monde, son époque, son pays qui lui avaient pris ce rendez-vous. Son gouvernement, sa ville, sa mairie, son chez-elle… Elle réfléchit. La jeune femme ne l’a pas choisi ce monde là, mais c’est le sien, elle doit faire avec, et ce monde, autoproclamé ouvert, vient de se permettre, par des voies administratives et institutionnelles de la réprimander et lui dicter une nouvelle bonne conduite. Alors quoi faire avec ça ? Ce qui venait de se passer était en fin de compte très simple à comprendre, la jeune femme commençait à saisir le propos : elle ne correspondait plus au modèle exigé, elle sortait du cadre et nécessitait un rappel à l’ordre.

Pourtant le profil était idéal, c’était à n’y rien comprendre.

Enfant des années glorieuses, la jeune femme avait été élevée dans des écoles de quartier bien sous tous rapports, des centres aérés, des clubs de judo de petites villes françaises sans histoire. Eduquée par des parents aimants, croyant en leur petite fille, leur jolie fleur, l’enfant avait grandi avec tuteur et petites copines. Elève normée, la jeune femme n’avait pas contracté d’habitudes de jugement, elle n’avait jamais été montrée du doigt, mise au ban de la gente société. C’est cette jeune femme là, confiante, insouciante, qui venait tout simplement de prendre en plein visage, lors de ce rendez-vous forcé aux aurores, qu’elle est devenue une pas bien ; on l’instruit sans introduction qu’elle s’est transformée en une c’est pas ce que vous devez être, et encore moins espérer, et une qui doit changer. Mais là où le bât blesse, et cela blesse indubitablement un bât, c’est que cette jeune femme avait toujours scrupuleusement fait ce qu’on avait attendu d’elle, elle avait été sage, elle avait obéi. Malgré cela, et sans détour, on lui déclare qu’elle se comporte mal, qu’elle doit changer d’attitude, qu’elle doit faire bonne figure, bref changer de visage. Oui, sans sentiment d’indécence, on lui dit de rentrer dans le rang, ce rang qu’elle ignorait avoir quitté, puis on la jette dehors, à la rue, en lançant le compte à rebours et l’ordre de se ressaisir.

TROIS

À force de trop penser peut-être, sa tête se retrouva parfaitement vide. La jeune femme se mit à en voir des vertes et des pas mûres, un flot d’images emporta tout, elle se laissa délirer un peu, pousser des ailes d’ange déchu. Elle rajouta des couleurs à sa peau, des soleils à ses cheveux, des bourgeons à ses doigts. De la musique vint accompagner le flottement naissant de ses hanches. Des animaux fabuleux défilèrent sous ses paupières, dans la rue, des tatouages coururent dans son dos jusqu’à son cou, ses poignets picotèrent, ses oreilles s’allongèrent. Puis, lentement, très lentement, sa respiration se fit plus calme. Elle détendit ses poings serrés. Elle chantonna, pour elle-même, jusqu’à ce que la petite mélodie se voile, que sa voix se meure. La musique cessa, la dernière créature fantastique disparut au bout de la rue, ses ailes déployées se replièrent et elle n’entendit plus rien.

DEUX

Après un long silence, elle décida : elle ne bougerait pas, elle resterait là. C’était son trottoir. C’était son espace, c’était son temps. Elle choisissait de s’enraciner, dans l’instant. De penser, de réfléchir, et de réfléchir sérieusement. Après tout, pourquoi bouger, pourquoi partir ? Pour aller où ? Faire quoi ? Il n’était plus temps d’aller de l’avant, il n’était plus temps d’y aller. Il était temps de rester, immobile, de rester inutile, il était temps de rester.

UN

Elle avait eu mal. Très mal. Il était dangereux de le nier, dangereux de banaliser sa douleur, comme elle l’avait si souvent fait. Quelque chose de profond s’était enclenché. Un son lointain. Il ne fallait pas le couvrir. La jeune femme devait entrer en résonnance, comprendre ; elle devait se concentrer sur elle, sur sa vie, sur sa nuque ; elle devait se concentrer autant qu’elle le pouvait, sur son rayonnement naissant, sur son immensité intérieure, et sur le discours de ces deux connes qu’elle n’avait pas su remettre à leur place.

FIN du premier chapitre.

***

Pas encore de commentaires »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback

Laisser un commentaire

Publié sur WordPress.