Carnets de vie de Saul Claës

13 juin 2008

Simple constat

Classé dans : Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 3:50

Aucun billet n’a été mis en ligne depuis la fête du travail.

2 avril 2008

Et le gagnant est…

« Bon je vais rentrer pour mes jeux télévisés. »

Voici comment, dans un bar de Tourcoing, à la frontière belge, un monsieur s’apprêtait à quitter son bout de comptoir et une bière mousseuse. La patronne, blonde, bagout, énormes seins, le regarde d’un œil amusé, et lui répond : « oui, enfin, on sait ce que tu vas voir », et lui montre donc ses seins, décidément énormes, d’un geste explicite des deux mains.

Là, autant dire que, assise tranquillement dans la salle, à lire Nord Eclair, l’assemblée se retrouva attentive.

Le monsieur, le nez dans son verre de bière, sourit, répond un vague « Ben quoi, faut c’qui faut où y faut ». Deux autres habitués, au comptoir, rigolards, reprennent un peu de bière. Ils se regardent, mystérieux, l’œil riant.

Mais qu’était-ce donc que ces “jeux télévisés” ?

Puis, la réponse fuse, un des deux habitués, en réponse au « mouais… » pas convaincu de la tenancière, s’exclame les bras en l’air, toujours rigolard « haaaa qu’est-ce qu’on ferait sans Dechavanne ? »

Haaaa, d’accord.

La patronne répète son mouais, et précise que de toutes façons ce sont des faux, ça se voit, hmph. Elle remontre alors ses seins et précise qu’elle aussi, si elle avait de l’argent, elle pourrait se les refaire faire, comme tout le monde ! Trop facile.

L’assemblée se regarde, n’osant lui préciser que là, heu, là c’est pas nécessaire.

Là-dessus, le monsieur au jeu télévisé s’agite de nouveau, l’œil frisant.

« Ma fille m’a montré comment se servir d’internet ! Vous savez c’est génial cette machine. »

Courant approbatif dans l’assemblée. Quelques mots s’échangent sur la technologie, que c’est quand même chouette et tout ça.

« Et ben ! J’ai y trouvé un concours où il fallait r’connaît’ les femmes qui s’les ont fait refaire ! »

On rigole, on ralala. Il savoure ses effets, reprend un peu de bière, sourit toujours, s’amuse. La patronne finit par lui demander « alors ? »

« Et ben, j’suis premier ! »

Tout pleins de çuilà alors s’échangent, autant de sourires et beaucoup de détente naturelle. Sur cette vague de bon esprit, de tranquille laisser-aller du soir, porté par cette ambiance de bar qui s’est perdue à Paris, le monsieur pose sa bière vide, et s’en va. Arrivé à la porte, connecté au monde, le nouvel internaute prit le soin de laisser en cadeau une salutation générale, l’œil coquin. Il put partir tranquille, c’est bon, tout le monde, paisible, était de bonne humeur M’sieursdame…

28 mars 2008

Et l’année chinoise est celle du ??…

Classé dans : Anecdotes, Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 7:33
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Aujourd’hui, un magasin Swarovski.

Un client veut acheter un petit animal en cristal pour faire un cadeau. Déjà, il est au bon endroit. Mais il ne sait que choisir, le choix est grand et ses idées timides. Il demande à la vendeuse, veste noire cintrée à la taille, mignons mollets, cheveux blonds et grands yeux gris, si elle sait quel est l’animal de l’année chinoise qui vient de commencer ? La jeune femme ouvre grand ses jolis carreaux et reconnaît sa totale ignorance. Embêtée, elle cherche comment répondre, un coup d’œil à la caisse enregistreuse, non rien à trouver de ce côté là, puis à sa voisine. Là elle semble réaliser quelque chose et propose au client de demander à l’autre femme :

“Posez lui la question, elle, elle devrait savoir : elle est boudhiste.”

16 mars 2008

Il faut apprendre à danser

Dans le RER en revenance de Rueil-Malmaison, une trentenaire fraîche, blanche, portant des lunettes gentilles et agréablement coiffée se fit ouvertement courtiser par un homme noir d’une quarantaine d’années bizarrement assagies…

Tout commença avec une bouteille d’eau acquise à un distributeur Selecta. La coupable machine, sur le quai de train, si elle accorda la bouteille à la jeune femme, refusa tout net de lui rendre ses cinquante centimes de monnaie, somme qui en ces temps de pouvoir d’achat laborieux reste à considérer. La consommatrice, sans se démonter, releva in extremis le numéro de téléphone que le distributeur suggérait d’appeler en cas de problème, et cela en était un, indubitablement, avant de courir attraper son train. Une fois assise dans le wagon, la coureuse essoufflée composa le numéro sur le clavier de son téléphone portable.

Voilà pour le décor.

Une fois l’affaire réglée par l’interlocuteur Selecta, l’argent promis à être remboursé par courrier et des excuses professées pour la gêne occasionnée, la femme raccrocha. Savourant sa victoire, apaisée, elle ouvrit la bouteille d’eau, toute à son plaisir désormais. L’homme, attentif aux mouvements des boucles soyeuses de cette chevelure féminine soudain assise en face de lui, passa à l’action : « Vous avez eu des misères avec une machine ? »

Houuu attention, accostage…

Un peu plus tard :

Dans le flot de mots de l’homme, définitivement lancé, la femme fut à un moment assurée de ses origines guadeloupéennes. Par un curieux mystère, toujours inexpliqué à ce jour, le monsieur apporta en effet cette précision malgré une tête d’antillais comme on n’en fait plus, teint clair et tâches de rousseur sur les joues, malgré un accent typique et vraiment très prononcé, et malgré une casquette colorée affichant un flamboyant et aquatique « GWADA ». Un « haaaa oui d’accord » de la femme, inconsciente, stimula encore la verve déjà véritablement débridée de ce bavard monsieur qui continua, dès lors sans discontinuer, son approche enrichie.

Plus tard encore…

Sans porter attention aux cernes de fatigue apparaissant sur le délicat visage de la femme, le même monsieur parlait toujours. Plus rien désormais ne semblait devoir le détourner de cette si charmante voisine providentielle. Elle devait tout savoir. Ainsi hautement concerné par le degré d’information de son interlocutrice, de plus en plus embarrassée par tant d’honnêtes attentions, l’homme, perfectionniste, finit par lui déclarer qu’il y avait “bien trop de libertés en France“, et de rajouter, emporté par son élan et sa tendresse, que “les françaises sont désobéissantes“. Sans laisser la femme réagir, il précisa ensuite qu’il avait récemment décidé d’aller se chercher une femme aux îles, parce que les guadeloupéennes « restent à la maison elles au moins ». Et, toujours sans se démonter, les yeux brillants et le sourire éclatant, il demanda enfin le numéro de téléphone de la femme, tout à fait paralysée à présent, à la limite de la panique, véritablement incapable de savoir sur quel pied danser.

Vous me direz, savoir danser n’est pas accordé à tout le monde.

14 mars 2008

Un petit Tours

Classé dans : Anecdotes, Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 8:10
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En route pour Vierzon, ce milieu de semaine, une voiture de location faisait deux cent kilomètres pour rien. Une sortie a été ratée à Orléans, et la direction de Tours prise. Un très grand classique. Sur le point d’arriver à cette ville de Tours, soit déjà quatre-vingt kilomètres après le coche loupé à Orléans, l’erreur fut dévoilée, le chauffeur fut accusé d’être responsable de la disparition des abeilles, et la prise de conscience fut violente : il fallait faire demi-tour. En effet, une unique nationale relie Tours à Vierzon, mais elle est très très touristique, et très très limitée à 50 klm. Il est donc probablement plus rapide de retourner à Orléans pour ensuite aller à Vierzon, en d’autres termes de rester sur l’autoroute. Ce constat fut tiré suite à la consultation sérieuse et concentrée d’une carte routière emmenée par miracle avec quelques bagages légers.

Donc demi-Tours.

Ronchonnement. Et sandwich à trois milliards acheté sur une aire qui n’aurait jamais dû être foulée.

Cette erreur, hautement non écologique, est à imputer à d’inciviques voleurs de roues. Ces derniers, dans la nuit, avaient dépouillé le conducteur de ses quatre roues, pour de brillantes jantes alu, ce qui entraîna un matinal recours à une société de location automobile. Jusque là, cela n’explique pas le détour inutile. L’information manquante est que la voiture louée, la seule disponible, eut l’inconcevable défaut de ne pas proposer le GPS intégré.

On commence à comprendre ce qui est arrivé.

Ralalala, la technologie est piégée. Il suffit d’en avoir pris l’habitude, puis d’en être dépouillé, pour se retrouver tout nu, ridicule, parfaitement désorienté et accessoirement en retard.

Les passagers, qui avaient évidemment commencé à conspuer la dangerosité du GPS, vile machine, dès le demi-tour, persistaient à lister les conséquences malsaines de l’usage banalisé de tels gadgets quand, enfin arrivés à Vierzon, soit quasiment 250 klm plus tard, ils apprennent qu’une nouvelle autoroute relie Tours à Vierzon.

Cris de désespoir, abattement, rire, et volupté. C’est par habitude du GPS qu’on se paume, et c’est grâce au GPS qu’on ne se paume plus.

Conclusion : il est très probable que la technologie s’impose définitivement, mais il nous faudra aussi faire l’EFFORT de s’y adapter…

Non mais.

Autoroute, photos de Saulclaes

 

 

5 mars 2008

Grippée

Classé dans : Pensée de Saulclaës — saulclaes @ 5:15
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Première grippe. À trente-deux ans. Les impressions ? Curieuses. L’impression essentiellement de n’avoir pas seulement été malade, mais arrêtée quelques jours au dessus d’une grande flaque d’eau, aux prises avec le reflet du monde. Surtout d’être restée dans ce reflet. Du monde.

 

Alitée, les images ont défilé. Au loin, d’un son déformé, dans le salon de ma mère, les nouvelles du globe ont tourné. La télévision n’a pas cessé. Elle ne cesse jamais, et cela est véritablement insupportable. Une fois réveillée, guérie, elle continue, elle enchaîne, elle.

 

Insupportable. J’y vais peut-être un peu fort. Il faut croire que cela est supportable, mais que c’est à nous d’être capable de l’insupporter. Après être resté de force couché et enfermé, on se dit simplement que c’est un non sens, une aberration que de rester inactif, dans un intérieur, devant des images qui défilent passivement ; cela revient à être malade sans maladie.

 

Enfin.

 

Je vous disais que j’étais un peu restée dans le reflet.

Je vais reprendre du bouillon moi.

20 février 2008

Un monde de brutes éduquées

Paris. Ce matin, sur la place Saint Michel, sous une pluie fine et féminine, au milieu d’une valse de parapluies colorés, un petit attroupement d’humains s’agitait. Tels des oiseaux intéressés, leurs silhouettes s’affairaient. Baissées, les derrières exhibés, les têtes plongeaient en un centre éphémère. À hauteur de ce petit rassemblement, intrigant, nous ne pouvions toujours pas voir ce qui achalait ainsi. Bientôt un premier éclaircissement : le contenu d’un carton s’arrachait, littéralement. Nous pouvions observer un des acquéreurs se dégager soudain, heureux de sa prise, le sourire aux lèvres, les bras chargés. Une acquéreuse fraîchement arrivée, la curiosité affolée, prenait illico sa place, plongeait à son tour dans le petit tourbillon. Distribution de nourriture ? Distribution de vêtements ? On se bouscule, on se pousse. Les nouveaux venus jouent des coudes, on pense à soi. L’instinct de conservation, d’habitude contenu et bienséant, règle la danse.

Certes, il eut été facile et rapide, à cette seconde spectatrice, de porter un fulgurant jugement, de ceux qui courent et se répandent aujourd’hui à vitesse moderne dans les rues des capitales : l’homme, primitif, est un loup pour l’homme, et il le rrrrrestera à jamais. Pour les perfectionnistes, cette phrase est à accentuer d’une tonalité théâtrale. Pour le plaisir, nous pouvons ensuite gratifier ce constat d’un pincement de lèvres sûr de lui, les narines gonflées d’un souffle supérieur de dédain. Evidemment, précision superflue, on ne se compte pas parmi ces animaux perdus.

Une fois ce jugement rendu, quelques regards approbateurs échangés alentours avec d’autres juges de passage, on s’approche poussé par la curiosité : mais que se disputent donc ces rustres ?

Le carton se fait plus précis, vous en apercevez un bout. Après une ultime bousculade, vous parvenez à couler un regard entre les hanches mouvantes et là, surprise, le butin de la bataille à ciel ouvert vous réserve un éclat de perplexité : des livres.

Bien sûr, on peut, on peut toujours, persister à penser que l’humain n’est pas civilisé : il ne se raisonne pas, il ne fait pas la queue poliment, ne laisse plus passer les personnes âgées, il est primaire, tricheur, égoïste, bousculant, pressé et malappris. Oui, on peut s’évertuer à le penser. Mais tout de même, quand ce comportement s’applique pour emporter un livre, quand la lutte se déclare pour pouvoir lire Aristote, Conan Doyle, Jonathan Lithell, Friedrich Hayek, David Lodge, Tahar Ben Jelloun, … on peut se raisonner et se demander si ce troisième millénaire balbutiant n’est pas définitivement prometteur.

Ne jugeons de rien.

Laissons venir.

Et piquons un bouquin.

11 février 2008

“La pute à Sarkozy”

En cette fin d’après-midi, à la caisse d’un petit supermarché de la capitale longeant le jardin des Halles, une dame d’une cinquantaine d’années couperosées et gouailleuses interpellait une caissière. Cette dernière, d’à peu près le même âge, d’origine asiatique et d’humeur constante, tout en attrapant d’un geste égal les achats d’une cliente, l’écoutait. Elles se connaissaient visiblement. Sur fond du biiip régulier des machines enregistreuses, la cliente, qui était en train de faire la queue pour une autre caisse et, par le fait de la distance qui la séparait de son interlocutrice, faisait participer le reste du magasin à sa discussion, aborda sans prévenir les terres houleuses de la politique. Partie de la fraîche information que son magasin fermerait désormais après 21h, son discours fut introduit d’un efficace « ha bah hein ! tiens, toi qui a voté Sarko, tu l’as ta France qui travaille plus !! »

Cette entrée en matière eut pour intéressante et immédiate conséquence d’imprimer sur le visage des clients, sans exception, une expression réactive allant de l’agacement blâmant à la satisfaction approbatrice.

Le magasin était coupé en deux.

Suspens.

La dame, l’argot parisien affleurant, le regard moqueur et le nez mutin, maintenant officiellement écoutée par l’ensemble des clients amassés mollement aux caisses, continua sur ce ton et enchaîna les tableaux.

Petite précision amusante, elle persistait à ne s’adresser qu’à la caissière qui persistait à ne l’écouter que distraitement.

Biiip.

Biiip.

Elle déroula le fil de l’actualité sarkozienne, tout y passa ; de l’épisode de Neuilly, fief au cœur de l’info où le « fils téléguidé s’y croit », au discours sur le traité européen « qui nous la met pareil », la dame persiflait sans coup férir, sans manière, et peut-être même sans plaisir. Hautement française, elle commentait, critiquait, régissait, politisait ses courses enfin. Et les clients continuaient, dans un silence approximatif et hétéroclite, de valider d’une grimace plus ou moins sympathisante les sujets ainsi exposés.

Que du commun sous nos latitudes.

Elle rangeait maintenant ses achats, les carottes, les bières, le camembert, les yaourts La laitière.

Sur le point de finir de remplir son cabas, après l’ultime rappel que les caisses de l’Etat sont vides, elle couronna son laïus globalisant de cette clinquante conclusion : l’argent que Sarkozy récupère des français irait « de toutes les manières à sa pute ».

Loin d’être choquée par cet écart de langage, la clientèle, par le même phénomène homogène et spontané de réaction, s’harmonisa cette fois. Accordée, la population du magasin se fendit même d’un léger bourdonnement réconcilié.

Ha, sur ce point, tout le monde était d’accord.

Si ça ne vaut pas un sondage IPSOS, c’est tout de même assez révélateur : Mr Bruni a déconné sur ce coup là. Il faut croire qu’il a montré un visage plus sincère en ayant trouvé et imposé sa parfaite moitié. Le truc, c’est que cette parfaite moitié là, une première classe pour grands voyageurs avec abonnement, le met possiblement à nu, et tout porte à subodorer que les français n’aiment pas ce qu’ils se retrouvent à devoir contempler.

Bon, maintenant, restons objectif, nous ne l’avons pas encore vu en caleçon. Ne risquons aucune estimation, tout est possible. Mais au vu de la tendance déshabillante de nos médias actuellement, et ce malgré les procès défensifs et outrés intentés par le président, une photo de lui dans le plus simple appareil ne saurait se faire attendre longtemps.

Haut les cœurs, et bas les masques, surveillons de près les couvertures de magazines, Mr Sarkozy enlèvera prochainement le bas.

 

3 février 2008

Le voisin chinois

Dans le Ier arrondissement de Paris, une rue, bien connue des services sociaux de la jolie mairie, comprend un immeuble ancien abritant une flopée de jeunes, et un peu moins jeunes, désargentés et motivés.

Oui, la capitale persiste à louer quelques ultimes logements à espace et loyer très modérés.

Ces logements, dernières chambrettes de bonnes survivantes pelotonnées sous les toits de cette bâtisse doyenne, offrent une saisissante tranche de ce que devait être la vie sous les combles au début du XIXème siècle. Pour les appétits les plus historiques, les fenêtres, à l’occasion proposées, sont spécialement recommandées : véritables châssis anciens à tabatière dits « parisiens », pour couvertures en ardoises et tuiles plates, ces fenêtres exhibent une vitre floue, et parfois même, cachet ultime, fêlée d’époque.

Cet immeuble, tranquille, inaliénable, en plus des chambrettes, abrite de nombreux propriétaires d’un parisianisme raffiné, tout d’Hermès vêtus. Une concierge est chargée de distribuer le courrier dans les étages, d’un discret glissé d’enveloppe sous les portes, ainsi que de passer l’aspirateur d’une main légère. L’édifice nuance ses couloirs de jolies teintes fauves aménagées par de nombreux et discrets luminaires à dorures artificielles, au rendu chic à moyens frais. Un tapis rouge coule le long des beaux escaliers de vieux bois. Si les petites lattes ambrées chargées de maintenir en place l’épais tapis glissent par endroit, son effet matelassant laisse les petits pieds pantois. Cette sensation de volupté pédestre est d’autant plus forte qu’elle cesse au dernier étage. En effet le tapis arrête alors, réservant ses douceurs aux souliers de cuir italien des étages inférieurs. D’ailleurs, ce dernier étage, LE dernier étage, celui des faux pauvres en mal de grands et ambitieux avenirs, ne bénéficie pas non plus de la minuterie collective ; discrètement poussé à la méditation, il reste la plupart du temps plongé dans un noir réfléchissant.

Il y a là un pakistanais qui cuisine la porte ouverte (même si cela fait longtemps qu’il n’a pas été repéré en pleine action), une femme mystérieuse toujours maquillée de rouge et noir, en long manteau théâtral exhibant invariablement son dos. Il y a également un jeune couple bien sous tout rapport qui reste là par paresse, ayant depuis longtemps établi leur situation et leur ennui, ainsi qu’un marginal en fin de marginalisation qui ne sort plus guère, effrayé de voir que le monde ne l’a pas attendu pour encore s’agrandir et modifier ses terrasses. Enfin, on y trouve quelques étudiants bien sûr, sans imprimante pour la plupart.

Parmi ces derniers, un jeune homme frappe tout particulièrement l’œil et l’âme romantique venue chercher dans les tommettes anciennes de cet ultime étage l’insaisissable atmosphère d’un temps passé et révolu. Symptomatique de notre époque et de la mort consommée d’un XXème siècle déjà presque lointain, ce jeune étudiant chante chez lui à tue-tête « I hate myself for loving you », de Joan Jett And The Blackhearts. Entendu au moins jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble, outré, il parvient à couvrir sans retenue ni raison la voix on ne peut plus rock et activiste de Joan Jett, la fameuse et charmante interprète de ce morceau amoureux ; femme jusqu’au bout des ongles et de la coupe punk, cette chanteuse est également guitariste, auteur-compositeur, productrice, et, enfin, la première femelle à avoir créé et tenu les rênes d’un label de musique rock. La musique à donf, ce jeune homme achève de traumatiser le rêveur à veste queue de pie, arrêté devant sa porte par ses cris lâchés sans explication ni justesse, en sortant soudainement de chez lui, dévoilant son physique indiscutablement chinois et souriant.

Il est vrai que de le voir se diriger vers les toilettes de palier, le rouleau de papier à la main, la tête marquant un tempo incertain, un sourire béat sur les lèvres, le tout en formulant in extremis, dans un anglais très approximatif, des fins de phrases rock, peut marquer à long terme le nostalgique amateur de vieilles tommettes.

Mais franchement, rien ne dit, si l’on fait abstraction de quelques articles de journaux et autres occasionnelles discussions de comptoir, que cette vision d’un temps futur généralisé et proche ne soit une si mauvaise chose.

Enfin, nous pouvons fortement soupçonner ce chanteur improvisé de pousser l’enthousiasme jusqu’à s’enregistrer. Voici ce qui pouvait être entendu du couloir ce jour à 18h12 :

http://www.mariecourcelle.com/levoisinchinoischanteurderock.mp3

21 janvier 2008

La voie du tambour

D’après les guichetiers de l’évènementiel de cette ruineuse capitale française, qui persiste à aimer les dorures des théâtres et ce moment vibrant où la lumière s’éteint, tout Paris se précipite cette semaine à un spectacle, LE spectacle : Yamato.

Ha.

Très bien, alors faisons la queue, d’accord monsieur.

L’entrée pour le spectacle Yamato, photo de Saulclaës

En duo avec une délicate amie, spirituelle et précieuse directrice de crèche, nous n’avions à peu de choses près aucune idée, en arrivant, de ce qui nous attendait. Il est vrai que nous ne nous étions pas précisément cassées pour savoir de quoi il en retournait. Pressentant que ça devait être du lourd, et un peu douillettes concernant nos lombaires, nous avions soigneusement évité tout effort et retenu, grosso modo, les mots « tambours » et « japonais ». Donc nous savions de loin que le mot Yamato n’était pas aztèque. Néanmoins, nous réalisâmes vite que ces deux mots, s’ils résument tout de même bien la configuration de la représentation, restent très loin d’en révéler la surprenante portée et ses multiples, pénétrantes, dimensions.

Le silence se fit dans la salle. Si nous étions peu disposées à faire des efforts de mémoire, nous étions tout à fait, absolument, sans problème, ouvertes à tout ce que ces donc japonais joueurs de tambour nous offriraient. Et bien nous en prit ; dès les premières frappes, le voyage nous emmena haut, au-delà des mots, hors du temps. Et vu comme cela fut simple, et même rapide d’atteindre ces invisibles hauteurs, c’eut été un crime, sans grandeur ni passion, de s’en priver.

D’un élan aisé, humble, singulier, constant, incroyablement énergique, la troupe de musiciens enchaîne tableaux sur paysages sonores. Ils désenveloppent progressivement leur talent, déploient leur joie, libèrent de subtiles présences, débarrassent leurs espaces et lient leurs caractères. Bientôt, il ne reste que d’individuelles sérénités capables de se fréquenter et de se parler abondamment dans les silences. De temps en temps, dans la salle, l’esprit d’un spectateur s’éclaire, une réflexion, longtemps retournée, problématique, trouve une solution, une idée jaillit, claire. Puis de nouveau aspirées dans le spectacle, les attentions reviennent. Maintenant, une vibration d’évidence et de simplicité passe dans le public avant de se perdre dans les velours et les rouges de la salle drapée.

 

En sortant, en arrêt devant l’immense affiche du spectacle, mon esprit est retenu par un mot inconnu que je n’avais pas remarqué en entrant : Taïko.

Sachant désormais que le mot n’est pas d’origine vaguement Inca, et la pensée armée d’un exceptionnel esprit de déduction, j’en arrive à la rapide conclusion : ça doit être un tambour japonais.

Et j’avais raison.

Mais là où, encore une fois, décidément, je ne me doutais de rien, c’est à quel point ce terme est porteur de sens. Et à quel point il éclaire le mystère de douceur et de profondeur de ce spectacle percussif d’un autre monde. Le Taïko n’est pas qu’un tambour, il n’est même pas qu’un art, c’est une voie. À l’instar de la voie du sabre, de la voie du thé, du subtil apprentissage de la calligraphie ou de l’étude exigeante d’un art martial, le Taïko enseigne le dépouillement, le goût de la raffinée simplicité. Il rassemble, transmet le respect, le positionnement, le sens de l’effort, il transporte dans les zones flottantes de l’esprit, il transcende.

Loin du souci tout occidental de la productivité, de la rationalité, de la réglementation, du principe de complication valorisante enfin, ce spectacle ouvre des portes insoupçonnées.

C’est peut-être le moment de (re)penser à Star Academy.

Allez savoir.

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