Carnets de vie de Elle S.Claës

29 septembre 2009

« L’Américain a remplacé les opérations intellectuelles par les opérations positives ; ne lui imputez point à infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n’est pas de ce côté qu’il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol désert, l’agriculture et le commerce ont été l’objet de ses soins ; avant de penser, il faut vivre ; avant de planter des arbres il faut les abattre afin de labourer. […]

Il n’y a dans le continent ni littérature classique, ni littérature romantique, ni littérature indienne […]. Ainsi, ce n’est pas la littérature à part, la littérature proprement dite, que l’on trouve en Amérique : c’est la littérature appliquée, servant aux divers usages de la société ; c’est la littérature d’ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les sciences, parce que les sciences ont un côté matériel : Franklin et Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des hommes. […] La poésie et l’imagination, partage d’un très petit nombre de désoeuvrés, sont regardées aux Etats-Unis comme des puérilités du premier et du dernier âge de la vie : les Américains n’ont point eu d’enfance, ils n’ont pas encore la vieillesse.

De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d’en acquérir la connaissance […].

L’esprit mercantile commence à les envahir ; l’intérêt devient chez eux le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers Etats s’entrave, et des banque-routes menacent la fortune commune. Tant que la liberté produit de l’or, une république industrielle fait des prodiges ; mais quand l’or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l’indépendance […] provenu de la soif du gain et de la passion de l’industrie. […]

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes ; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c’est tout l’entretien ; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d’une grande boutique. […]

En somme, les Etats-Unis donnent l’idée d’une colonie et non d’une patrie-mère ; ils n’ont point de passé, les mœurs s’y sont faites par les lois. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe,

passage écrit vers 1822, revu et corrigé dans les années 1840,

Pp 460-472 dans l’édition datant de 1860, éditions Dufour, Mulat et Boulanger.

18 octobre 2008

Balzac, l’éveillé

Maison de Balzac, Paris

Maison de Balzac, Paris

Louis Lambert, personnage saisissant sorti tout droit de l’imagination d’Honoré de Balzac, est décrit par un ami. Incompris, Louis fait sa vie, s’élève, seul à comprendre, seul face à lui-même, seul capable d’embrasser les subtilités invisibles d’un monde qui le rejette. Louis Lambert, à qui Balzac donne le pouvoir de distinguer sans effort les strates spirituelles qui animent en transparence le théâtre social, a la grâce.

Louis Lambert ne subit pas son génie, cette furieuse clairvoyance, il fait le choix de s’aspirer dans sa propre sphère intime, et de livrer de là-haut, au fil de ses humeurs opaques, des éclairs phrasés.

Fascinantes, d’une subtile simplicité, bien loin de “l’épreuve de la folie” comme est souvent définie l’intention de Balzac avec ce remarquable roman, les réflexions de Louis Lambert démontrent que le romancier percevait nettement le principe d’élévation spirituelle : il la savait jugée, incomprise, méprisée, considérée comme effrayante, hors norme, dangereuse et donc à ranger sur les étagères d’un médecin.

Voici quelques phrases de Lambert, réunies après lecture du roman. Sont-ce vraiment les élucubrations d’un fou ?

« Le monde des Idées se divise en trois sphères :

  • celle de l’Instinct,
  • celle des Abstractions,
  • celle de la Spécialité »

Instinct :

« La plus grande partie de l’Humanité visible, la partie la plus faible, habite la sphère de l’Instinctivité. Les Instinctifs naissent, travaillent et meurent sans s’élever au seconde degré de l’intelligence humaine, l’Abstraction. »

Abstraction :

« A l’Abstraction commence la Société. [...] De l’Abstraction naissent les lois, les arts, les intérêts, les idées sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde : la gloire, elle a créé les sociétés ; le fléau, elle dispense l’homme d’entrer dans la Spécialité, un des chemins de l’infini. »

Spécialité :

« La Spécialité consiste à voir les choses du monde matériel aussi bien que celles du monde spirituel [...]. Les plus beaux génies humains sont ceux qui sont partis des ténèbres de l’Abstraction pour arriver aux lumières de la spécialité [...] La perfection de la vue intérieure enfante le don de la Spécialité. » Définition du mot Spécialité par Balzac : « voir tout, et d’un seul coup ; speculum, miroir ou moyen d’apprécier une chose en la voyant tout entière.» « La Spécialité est nécessairement la plus parfaite expression de l’Homme, l’anneau qui lie le monde visible aux mondes supérieurs : il agit, il voit et il sent par son Intérieur. »

De là trois degrés pour l’homme :

1) « Instinctif, il est au-dessous de la mesure » [«l’homme instinctif veut des faits »]

2) « Abstractif, il est au niveau » [«l’homme abstractif s’occupe des idées »]

3) « Spécialiste il est au-dessus. Le Spécialisme ouvre à l’homme sa véritable carrière, l’infini commence à poindre en lui, là il entrevoit sa destinée »[ «l’homme spécialiste voit la fin, il aspire au divin qu’il pressent et contemple »]

Honoré de Balzac,

dans Louis Lambert, édité en 1832.

Rajoutons, pour le plaisir, pour le bien-être, pour rien, cette dernière citation, toujours extraite de cette œuvre majeure qu’est le roman balzacien Louis Lambert ; elle plonge dans des réflexions sans fond, ces réflexions que Balzac nomme des « gouffres intellectuels » :

« Il est un nombre que l’Impur ne franchit pas, le Nombre où la création est infinie ».

1 avril 2008

Résiste

Pour ce premier d’avril,

je commence à écrire un billet,

mais je ne le termine pas.

Et vous reviendrez désormais pour mon sens de l’humour.

1 mars 2008

Haaa l’humour…

Classé dans : Anecdotes, Citation — saulclaes @ 7:57

Marcel Gauchet à la radio, il y a quelques jours, se déclarait chagrin de ne plus retrouver dans les écrivains français d’aujourd’hui ce rôle et cette utile implication : la démarche de réflexion, la vraie. Il a tellement raison ; nous manquons, tous, de cette réflexion des grands penseurs. Certains d’entre nous rêvent même les yeux ouverts de ces regrettés positionnements de philosophes à plume littéraire. Où sont nos professionnels de la pensée, de la passion et de l’humour ?

Beaucoup d’entre nous cherchent cet amour débridé pour l’idée, cet enthousiasme des publics réunis, mobilisés, ce travail de nuit qui inspire aux lecteurs de folles soirées et donne envie de refaire le monde, de le penser, ensemble. On regrette cette réflexion foisonnante qui déclenchait la fureur des critiques bousculés. Parce qu’on moins on se marrait.

Un des meilleurs exemple est peut-être cette saillie entendue à la première de la Bataille d’Hernani.

25 février 1830

Quand rentre le public, mais surtout les « anciens », défenseur du classicisme, c’est une huée. Théophile Gautier s’est fait par la suite le rapporteur de cette soirée capitale pour le romantisme, ainsi que le témoigne cet extrait d’un hommage posthume “Victor Hugo” en 1902 * :

« Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait, toutes ces larves du passé et de laThéophile Gautier routine, tout ces ennemis de l’art, de l’idéal, de la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains tremblotantes à tenir fermée la porte de l’avenir ; et nous sentions dans notre cœur, un sauvage désir d’enlever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture ; mais à cette lutte, nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques ; car, si elle raillait l’école moderne sur ses cheveux, l’école classique en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux qu’à l’aspect de ces moignons glabres sortant de leur cols triangulaires avec des tons de couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d’esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots valent des statues, s’écria au milieu du tumulte : « À la guillotine les genoux ! » »

Théophile Gautier

Pour ceux qui souhaitent lire Marcel Gauchet au quotidien : http://gauchet.blogspot.com/

* Source : Wikipedia (brûlons un cierge)

26 décembre 2007

Les explosifs internes

C’est tout de même déstabilisant d’être dépassé par soi-même. Surtout quand ça arrive comme ça, d’un coup. Sans prévenir. Cela dit, le phénomène surgit somme toute très souvent sans prévenir. Il y a bien peu de moyens de prévoir ces sursauts de l’âme ; à la limite, on les devine quand ils sont imminents. Mais même là, à moins d’une édifiante connaissance de nos frustrations les plus secrètes, les torrents d’émotions nous surprennent. Forts, violents, ils nous submergent. Ainsi il arrive que, d’une seconde à l’autre, on assaille un serveur de restaurant, on s’épanche lors d’une réunion de famille, on offre la tournée au bar, on se confie à une inconnue, on pleure devant msn, on rougit en plein discours.

Ces pointes d’émotions, ces débordements incontrôlés, ne sont pas appréciés. Rarement. On les redoute, on les refoule. On les cantonne aussi, ces redoutables émois, on désigne des coupables, on rejette sur eux la faute ; dès lors, nos colères sont légitimes, à défaut d’être simplement exprimées elles détiennent un coupable (et c’est précieux un coupable, il n’existe pas plus commode). À grande échelle, cette évacuation, mêlée d’impuissance, d’incompréhension, débouche sur la guerre, le rejet fabrique de la terreur. 

C’est l’idée.

En gros.

Et, si il y avait une solution ? Et si elle était, même, simple ?!

« Contraindre le chaos que l’on est à devenir forme »

Nietzsche 

Vous qui êtes actuellement, à cette seconde, sur la toile en train de lire ces carnets de vie, au demeurant fort sympathiques, vous êtes peut-être, activement, en train d’agir pour le bien de l’humanité.

Tadam.

En effet, si la solution à nos excès était de les structurer, de les comprendre, de leur donner une forme, de les exprimer enfin, existe-t-il meilleur outil qu’internet ? N’est-il pas enrichissant, fécond au-delà de nos espoirs les plus ambitieux, d’y découvrir l’autre et le monde en douceur ? N’est-il pas équilibrant, à l’instar des cahiers de Paul Valéry, d’y allonger ses pensées et ses secrets ? Ne vivons-nous pas une véritable révolution de fond (les plus difficiles), l’ère du blog pacifique, où, si nombreux, les humains se confient, extraient leurs ressentiments, leurs interrogations, leurs joies, leurs attentes, reçoivent des commentaires, attendent des réactions, discutent dans des forums, ces agoras virtuelles où le peuple discute, discute ! les affaires publiques ? 

Alors ?!!? 

Pour une fois, soyons faibles, cédons ici à l’appel illusoire du mot de la fin :

Fragmentez, donnez vous des perspectives, dispersez vos propres poussières d’étoile, déployez votre univers, nourrissez son expansion…

Bref, Faîtes des blogs. 

Et, pour finir, une pensée à Novtac, cet être délicat qui aime bien, lui, quand je rougis. Et même quand je pleure. 

Comme Candy.  

24 décembre 2007

Papier jaune, encre rouge

Il y a des années, une citation sur un mur parisien frappait les passants, au point d’en arrêter quelques uns… Effacée depuis, oubliée par la plupart des témoins, elle fut retrouvée hier, recopiée à la main, dans un sac d’affaires bariolé ; elle y reposait, déposée, sereine, attendant d’être lue à nouveau un jour.

Sur un papier jaune difficile à identifier (mais où donc cette feuille jaune a-t-elle été dénichée ?), elle fut recopiée à l’encre rouge (parce que cela était probablement la seule plume dégottée à ce moment là, moment volé, posé entre deux minutes, dans l’urgence d’une journée anodine et citadine). Le trait est relativement sûr, ce qui est un peu surprenant dans des conditions qu’on imagine défavorables à de la calligraphie bien intentionnée. Et des années plus tard, elle est toujours aussi jolie et percutante. Vivace.

Universelle.

Voilà

« Je suis dans la clarté qui s’avance,
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.
Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
Les arbres si pleins d’espoirs, si verts.
Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers,
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.
Je ne sens pas l’odeur des médicaments,
Les œillets ont dû s’ouvrir quelque part.
Être captif, là n’est pas la question,
Il s’agit de ne pas se rendre, voilà.
»

Nazim Hikmet (1902 – 1963)

Ce grand poète dit aussi que « L’artiste est l’ingénieur de l’âme humaine ». Et c’est un plaisir toujours renouvellé que de pouvoir y ajouter des couleurs…

Joyeux Noël.

 

Publié sur WordPress.