Visite
Un internaute a été amené à visiter ces carnet de vie dans le cadre d’une recherche sur des “lunettes déshabillantes”.
Qu’il soit le bienvenu.
Un internaute a été amené à visiter ces carnet de vie dans le cadre d’une recherche sur des “lunettes déshabillantes”.
Qu’il soit le bienvenu.
Place de l’Opéra.
Un groupe de touristes chinois, perdus, demande leur chemin à un couple français.
Le charmant petit couple, tout sourire, leur montre de la main une direction, et ajoute, un geste du bras fendant les airs :
“C’est très très simple, pour la rue de la paix, c’est touuuut droit“.
Palais Royal. Ministère de la Culture.
Ce matin, autour d’une des 260 colonnes de Buren, qui coûteront environ 3 millions d’euros pour leur restauration cette année, trois hommes observent un petit garçon. Une dizaine d’années, un petit nez mutin, les yeux noisettes sous des cheveux châtains sagement coiffés, le gamin lance un objet sur le sommet de la colonne-fontaine (il n’y en a qu’une). Il tire ensuite cet objet, au bout d’une ficelle, avec moult application vu la concentration qui plisse son adorable front enfantin. Chaque nouvel essai captive un peu plus les trois messieurs. Pris par le spectacle, installés en face du petit, ils encouragent ses efforts.
Nouvel essai. Nouveaux éclats de voix.
Les trois spectateurs, qui se tiennent côte à côte, se redressent et se ré-accotent d’un seul homme. Le premier, noir, en tenue phosphorescente de nettoyage, tout timide, malgré son jaune fluo, n’ose rien dire mais, ne ratant rien des tentatives de l’enfant, lui sourit de la façon la plus encourageante. Le deuxième, arabe d’une cinquantaine d’années, cheveux grisonnants et veste bleue marine, commente tous ses gestes, rit et claque des mains : « vas-y petit ! ». Le troisième, un vieux monsieur distingué, aux cheveux blancs impeccables, caban cachemire et serviette en cuir antilope sous le bras, commente chaque nouvel essai discrètement, le poing balancé : « ha !! raté ! ».
Le petit garçon recommence. Il fait cette fois une prise importante : une pièce de un euro. Au milieu de centimes lancés par des touristes sur le sommet de la colonne, l’euro s’était jusqu’à présent dérobé à ses essais.
Ha ! Là, s’agit d’être concentré…
Collée sur son aimant tout au bout du fil, il ramène très très doucement la pièce… puis, triomphant, il exhibe son trophée. Les trois hommes, jusqu’alors le nez baissé, très attentifs, se redressent à l’unisson et applaudissent.
Une minute plus tard, sous les voûtes du Palais Royal, sans plus les voir, le passant pouvait encore les entendre ; c’est qu’il s’agissait de tenter la pièce de deux euros maintenant.
« Ha ! mince, trop court ! »
« Recommence un peu à gauche peut-être… »
« Voilàààà, ha non ! »
« C’est pas grave, c’est pas grave ! Vas y plus doucement… »
« Bon je vais rentrer pour mes jeux télévisés. »
Voici comment, dans un bar de Tourcoing, à la frontière belge, un monsieur s’apprêtait à quitter son bout de comptoir et une bière mousseuse. La patronne, blonde, bagout, énormes seins, le regarde d’un œil amusé, et lui répond : « oui, enfin, on sait ce que tu vas voir », et lui montre donc ses seins, décidément énormes, d’un geste explicite des deux mains.
Là, autant dire que, assise tranquillement dans la salle, à lire Nord Eclair, l’assemblée se retrouva attentive.
Le monsieur, le nez dans son verre de bière, sourit, répond un vague « Ben quoi, faut c’qui faut où y faut ». Deux autres habitués, au comptoir, rigolards, reprennent un peu de bière. Ils se regardent, mystérieux, l’œil riant.
Mais qu’était-ce donc que ces “jeux télévisés” ?
Puis, la réponse fuse, un des deux habitués, en réponse au « mouais… » pas convaincu de la tenancière, s’exclame les bras en l’air, toujours rigolard « haaaa qu’est-ce qu’on ferait sans Dechavanne ? »
Haaaa, d’accord.
La patronne répète son mouais, et précise que de toutes façons ce sont des faux, ça se voit, hmph. Elle remontre alors ses seins et précise qu’elle aussi, si elle avait de l’argent, elle pourrait se les refaire faire, comme tout le monde ! Trop facile.
L’assemblée se regarde, n’osant lui préciser que là, heu, là c’est pas nécessaire.
Là-dessus, le monsieur au jeu télévisé s’agite de nouveau, l’œil frisant.
« Ma fille m’a montré comment se servir d’internet ! Vous savez c’est génial cette machine. »
Courant approbatif dans l’assemblée. Quelques mots s’échangent sur la technologie, que c’est quand même chouette et tout ça.
« Et ben ! J’ai y trouvé un concours où il fallait r’connaît’ les femmes qui s’les ont fait refaire ! »
On rigole, on ralala. Il savoure ses effets, reprend un peu de bière, sourit toujours, s’amuse. La patronne finit par lui demander « alors ? »
« Et ben, j’suis premier ! »
Tout pleins de çuilà alors s’échangent, autant de sourires et beaucoup de détente naturelle. Sur cette vague de bon esprit, de tranquille laisser-aller du soir, porté par cette ambiance de bar qui s’est perdue à Paris, le monsieur pose sa bière vide, et s’en va. Arrivé à la porte, connecté au monde, le nouvel internaute prit le soin de laisser en cadeau une salutation générale, l’œil coquin. Il put partir tranquille, c’est bon, tout le monde, paisible, était de bonne humeur M’sieursdame…
Aujourd’hui, un magasin Swarovski.
Un client veut acheter un petit animal en cristal pour faire un cadeau. Déjà, il est au bon endroit. Mais il ne sait que choisir, le choix est grand et ses idées timides. Il demande à la vendeuse, veste noire cintrée à la taille, mignons mollets, cheveux blonds et grands yeux gris, si elle sait quel est l’animal de l’année chinoise qui vient de commencer ? La jeune femme ouvre grand ses jolis carreaux et reconnaît sa totale ignorance. Embêtée, elle cherche comment répondre, un coup d’œil à la caisse enregistreuse, non rien à trouver de ce côté là, puis à sa voisine. Là elle semble réaliser quelque chose et propose au client de demander à l’autre femme :
“Posez lui la question, elle, elle devrait savoir : elle est boudhiste.”
Dans le RER, une dame d’une soixante dizaine d’années, chapeau rouge un peu naïf sur la tête, et cheveux artificiellement bouclés de sortie, voyage un peu endormie.
Soudain-soudain, elle relève la tête, réalise que le train est à l’arrêt, et s’exclame à voix forte et perchée “sommes-nous à la gare d’Austerliiiitz ?!” Très collectivement informé, le wagon répond tout aussi collectivement et donc de façon tout à fait inaudible. Seuls quelques “madame”, venus ponctuer la symphonie moderne, se distinguent dans le brouhaha souterrain.
Seconde en suspens.
Tout le monde regarde la dadame à chapeau, et elle regarde tout le monde. La scène ne tarde pas à faire réagir une jeune femme là-bas, à quelques sièges, qui, un peu éveillée, comprit subitement que la questionneuse n’avait pas été renseignée, et que, détail d’importance, le temps continuait de passer.
“Oui, oui, c’est bien gare d’Austerlitz !!“
Branle-bas de combat. La dame crie, se lève d’un bond, et révèle la présence au bout de son bras d’une lourde valise à roulettes qui ne tarde pas à cogner brutalement les jambes d’un monsieur indolent qui avait le malheur d’être assis entre elle et la sortie.
En quelques secondes, après le bip des portes refermées, le silence se fait. Déjà, plus personne ne pense à l’incident, sauf peut-être ce monsieur qui se masse les jambes endolories. La femme à l’origine, par sa réponse positive, de ce petit drame, lui demande, toujours de l’autre côté du wagon, s’il n’a pas trop mal ? Et lui de répondre, complètement blasé : “Boaf ! On ne sait plus à quoi s’attendre dans le métro, même les mémés vous agressent…“
Et là, sans crier gare, énorme éclat de rire général.
Mon caporal.
Dans le RER en revenance de Rueil-Malmaison, une trentenaire fraîche, blanche, portant des lunettes gentilles et agréablement coiffée se fit ouvertement courtiser par un homme noir d’une quarantaine d’années bizarrement assagies…
Tout commença avec une bouteille d’eau acquise à un distributeur Selecta. La coupable machine, sur le quai de train, si elle accorda la bouteille à la jeune femme, refusa tout net de lui rendre ses cinquante centimes de monnaie, somme qui en ces temps de pouvoir d’achat laborieux reste à considérer. La consommatrice, sans se démonter, releva in extremis le numéro de téléphone que le distributeur suggérait d’appeler en cas de problème, et cela en était un, indubitablement, avant de courir attraper son train. Une fois assise dans le wagon, la coureuse essoufflée composa le numéro sur le clavier de son téléphone portable.
Voilà pour le décor.
Une fois l’affaire réglée par l’interlocuteur Selecta, l’argent promis à être remboursé par courrier et des excuses professées pour la gêne occasionnée, la femme raccrocha. Savourant sa victoire, apaisée, elle ouvrit la bouteille d’eau, toute à son plaisir désormais. L’homme, attentif aux mouvements des boucles soyeuses de cette chevelure féminine soudain assise en face de lui, passa à l’action : « Vous avez eu des misères avec une machine ? »
Houuu attention, accostage…
Un peu plus tard :
Dans le flot de mots de l’homme, définitivement lancé, la femme fut à un moment assurée de ses origines guadeloupéennes. Par un curieux mystère, toujours inexpliqué à ce jour, le monsieur apporta en effet cette précision malgré une tête d’antillais comme on n’en fait plus, teint clair et tâches de rousseur sur les joues, malgré un accent typique et vraiment très prononcé, et malgré une casquette colorée affichant un flamboyant et aquatique « GWADA ». Un « haaaa oui d’accord » de la femme, inconsciente, stimula encore la verve déjà véritablement débridée de ce bavard monsieur qui continua, dès lors sans discontinuer, son approche enrichie.
Plus tard encore…
Sans porter attention aux cernes de fatigue apparaissant sur le délicat visage de la femme, le même monsieur parlait toujours. Plus rien désormais ne semblait devoir le détourner de cette si charmante voisine providentielle. Elle devait tout savoir. Ainsi hautement concerné par le degré d’information de son interlocutrice, de plus en plus embarrassée par tant d’honnêtes attentions, l’homme, perfectionniste, finit par lui déclarer qu’il y avait “bien trop de libertés en France“, et de rajouter, emporté par son élan et sa tendresse, que “les françaises sont désobéissantes“. Sans laisser la femme réagir, il précisa ensuite qu’il avait récemment décidé d’aller se chercher une femme aux îles, parce que les guadeloupéennes « restent à la maison elles au moins ». Et, toujours sans se démonter, les yeux brillants et le sourire éclatant, il demanda enfin le numéro de téléphone de la femme, tout à fait paralysée à présent, à la limite de la panique, véritablement incapable de savoir sur quel pied danser.
Vous me direz, savoir danser n’est pas accordé à tout le monde.
En route pour Vierzon, ce milieu de semaine, une voiture de location faisait deux cent kilomètres pour rien. Une sortie a été ratée à Orléans, et la direction de Tours prise. Un très grand classique. Sur le point d’arriver à cette ville de Tours, soit déjà quatre-vingt kilomètres après le coche loupé à Orléans, l’erreur fut dévoilée, le chauffeur fut accusé d’être responsable de la disparition des abeilles, et la prise de conscience fut violente : il fallait faire demi-tour. En effet, une unique nationale relie Tours à Vierzon, mais elle est très très touristique, et très très limitée à 50 klm. Il est donc probablement plus rapide de retourner à Orléans pour ensuite aller à Vierzon, en d’autres termes de rester sur l’autoroute. Ce constat fut tiré suite à la consultation sérieuse et concentrée d’une carte routière emmenée par miracle avec quelques bagages légers.
Donc demi-Tours.
Ronchonnement. Et sandwich à trois milliards acheté sur une aire qui n’aurait jamais dû être foulée.
Cette erreur, hautement non écologique, est à imputer à d’inciviques voleurs de roues. Ces derniers, dans la nuit, avaient dépouillé le conducteur de ses quatre roues, pour de brillantes jantes alu, ce qui entraîna un matinal recours à une société de location automobile. Jusque là, cela n’explique pas le détour inutile. L’information manquante est que la voiture louée, la seule disponible, eut l’inconcevable défaut de ne pas proposer le GPS intégré.
On commence à comprendre ce qui est arrivé.
Ralalala, la technologie est piégée. Il suffit d’en avoir pris l’habitude, puis d’en être dépouillé, pour se retrouver tout nu, ridicule, parfaitement désorienté et accessoirement en retard.
Les passagers, qui avaient évidemment commencé à conspuer la dangerosité du GPS, vile machine, dès le demi-tour, persistaient à lister les conséquences malsaines de l’usage banalisé de tels gadgets quand, enfin arrivés à Vierzon, soit quasiment 250 klm plus tard, ils apprennent qu’une nouvelle autoroute relie Tours à Vierzon.
Cris de désespoir, abattement, rire, et volupté. C’est par habitude du GPS qu’on se paume, et c’est grâce au GPS qu’on ne se paume plus.
Conclusion : il est très probable que la technologie s’impose définitivement, mais il nous faudra aussi faire l’EFFORT de s’y adapter…
Non mais.

Marcel Gauchet à la radio, il y a quelques jours, se déclarait chagrin de ne plus retrouver dans les écrivains français d’aujourd’hui ce rôle et cette utile implication : la démarche de réflexion, la vraie. Et il a probablement raison ; nous manquons, tous, de cette réflexion des grands penseurs. Certains d’entre nous rêvent même les yeux ouverts des positionnements des philosophes à plume littéraire, quand d’autres cherchent cet amour passionné pour l’idée qui débridait l’enthousiasme des publics réunis, mobilisé, ce travail offert qui inspirait aux inconnus de folles soirées à refaire ensemble le monde, et surtout, surtout à le penser. On regrette cette réflexion foisonnante qui déclenchait la fureur des critiques bousculés. Parce qu’on moins on se marrait.
Un des meilleurs exemple est peut-être cette saillie entendue à la première de la Bataille d’Hernani.
25 février 1830
Quand rentre le public, mais surtout les « anciens », défenseur du classicisme, c’est une huée. Théophile Gautier s’est fait par la suite le rapporteur de cette soirée capitale pour le romantisme, ainsi que le témoigne cet extrait d’un hommage posthume “Victor Hugo” en 1902 * :
« Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait, toutes ces larves du passé et de la routine, tout ces ennemis de l’art, de l’idéal, de la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains tremblotantes à tenir fermée la porte de l’avenir ; et nous sentions dans notre cœur, un sauvage désir d’enlever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture ; mais à cette lutte, nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques ; car, si elle raillait l’école moderne sur ses cheveux, l’école classique en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux qu’à l’aspect de ces moignons glabres sortant de leur cols triangulaires avec des tons de couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d’esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots valent des statues, s’écria au milieu du tumulte : « À la guillotine les genoux ! » »
Théophile Gautier
* Source : Wikipedia (brûlons un cierge)
Paris. Ce matin, sur la place Saint Michel, sous une pluie fine et féminine, au milieu d’une valse de parapluies colorés, un petit attroupement d’humains s’agitait. Tels des oiseaux intéressés, leurs silhouettes s’affairaient. Baissées, les derrières exhibés, les têtes plongeaient en un centre éphémère. À hauteur de ce petit rassemblement, intrigant, nous ne pouvions toujours pas voir ce qui achalait ainsi. Bientôt un premier éclaircissement : le contenu d’un carton s’arrachait, littéralement. Nous pouvions observer un des acquéreurs se dégager soudain, heureux de sa prise, le sourire aux lèvres, les bras chargés. Une acquéreuse fraîchement arrivée, la curiosité affolée, prenait illico sa place, plongeait à son tour dans le petit tourbillon. Distribution de nourriture ? Distribution de vêtements ? On se bouscule, on se pousse. Les nouveaux venus jouent des coudes, on pense à soi. L’instinct de conservation, d’habitude contenu et bienséant, règle la danse.
Certes, il eut été facile et rapide, à cette seconde spectatrice, de porter un fulgurant jugement, de ceux qui courent et se répandent aujourd’hui à vitesse moderne dans les rues des capitales : l’homme, primitif, est un loup pour l’homme, et il le rrrrrestera à jamais. Pour les perfectionnistes, cette phrase est à accentuer d’une tonalité théâtrale. Pour le plaisir, nous pouvons ensuite gratifier ce constat d’un pincement de lèvres sûr de lui, les narines gonflées d’un souffle supérieur de dédain. Evidemment, précision superflue, on ne se compte pas parmi ces animaux perdus.
Une fois ce jugement rendu, quelques regards approbateurs échangés alentours avec d’autres juges de passage, on s’approche poussé par la curiosité : mais que se disputent donc ces rustres ?
Le carton se fait plus précis, vous en apercevez un bout. Après une ultime bousculade, vous parvenez à couler un regard entre les hanches mouvantes et là, surprise, le butin de la bataille à ciel ouvert vous réserve un éclat de perplexité : des livres.
Bien sûr, on peut, on peut toujours, persister à penser que l’humain n’est pas civilisé : il ne se raisonne pas, il ne fait pas la queue poliment, ne laisse plus passer les personnes âgées, il est primaire, tricheur, égoïste, bousculant, pressé et malappris. Oui, on peut s’évertuer à le penser. Mais tout de même, quand ce comportement s’applique pour emporter un livre, quand la lutte se déclare pour pouvoir lire Aristote, Conan Doyle, Jonathan Lithell, Friedrich Hayek, David Lodge, Tahar Ben Jelloun, … on peut se raisonner et se demander si ce troisième millénaire balbutiant n’est pas définitivement prometteur.
Ne jugeons de rien.
Laissons venir.
Et piquons un bouquin.