Bus, reins sollicités, yeux partout, roupies, nous continuons le voyage. Après une nuit passée dans un bus de nuit semi-dormeur qui poussa la gentillesse jusqu’à transporter des moustiques nomades, Fort Cochin nous a accueilli pour deux jours. Deux jours de repos.
Sur la mer, en promenade dans les rues intimistes de ce petit morceau de ville, nous découvrons la mousson. Il pleut, de cette pluie continue, inconnue, lourde et chaude, sans répit. Cela me charme littéralement. Je ne sais pas, elle a quelque chose de nostalgique cette pluie, presque quelque chose d’historique. Le sentiment peut-être de vivre l’exacte même saison qu’ont dû vivre les Anglais ou les Portugais passés ici les siècles précédents…
Les maisons sont un peu plus colorées. Rien de faramineux, mais plus structuré, plus homogène, un rien moins fatiguant pour nos cerveaux français. Nous parvenons à isoler le nom des rues dans la multitude des informations et des panneaux, c’est dire. Les villes que nous avons visitées jusqu’ici se caractérisent notamment par une absence frappante d’architecture ainsi que par une omniprésence de publicités. Ce pays croule sous la pub, il plie sous les néons, l’accroche et l’image promotionnelles.
J’ai vu à Madurai un vendeur de fleurs voir son toit en vilaine tôle s’écrouler sur lui à cause du panneau de trop, un panneau vantant des cigarettes à coup de beau gosse et de regard de braise… Il arrive souvent que ces pubs soient accrochées à l’envers ce qui est absolument réjouissant tant cela défie la logique de productivité à laquelle se soumet avec trop d’entrain ce pays-continent. En dehors de cet allègre détail, tous les commerçants, du plus petit vendeur de samosas au vendeur de bouteilles d’eau, pour peu qu’ils aient un étal, ce qui est loin d’être toujours le cas dans le périmètre, couvrent leurs murs de pubs. Pour exacerber encore cet aspect dépersonnalisant des villes, il faut préciser que les panneaux vantent les mêmes pubs. Vous retrouvez donc à 500kms de distance une ville sans architecture avec les mêmes vendeurs de fruit, les mêmes Tuks Tuks et les mêmes pubs. Des villes humides. En pleine jungle. Bon. On verra la suite, je doute que toute l’Inde du Sud réponde à l’injonction publicitaire. J’espère.
Comment font les Indiens pour lutter contre cette humidité et cette chaleur qui insensiblement et sans nuance gagnent la bataille ? Les maisons sont humides, les murs suintent l’humidité, l’air est chargé d’humidité, les constructions humaines résistent plus mal que bien contre le grignotage incessant de l’eau et de la mousse. Ce gain de terrain est visible sur chaque mètre de ces villes entourées de jungle. Fascinant. À se demander comment un Français se débrouille pour planter son installation électrique et rater les fondations de sa maison… Le climat lui aura pourtant, c’est un fait, facilité les choses… L’Inde du Sud, la meilleure école de BTP au monde. Vous réussissez ici ? Vous êtes le maître de l’univers. Finger in the nose.
En arrivant à Fort Cochin, le même enchantement à double visage qui caractérise notre voyage nous a enveloppé. Le visage sincère, les Indiens lumineux, aux gestes gratuits, puis le visage trouble, faussement amical, très « How arrrrrre you my frrrrrrriend !!! » à savoir les Indiens intéressés par l’argent, le nôtre en l’occurrence. Ce qui ne fait pas nos affaires. Néanmoins, l’Inde qui souffre de ce mal du tourisme mondialisé, celui des sentiers balisés par les guides de voyageurs, réussit l’exploit de conserver une générosité dominante, une nonchalance affranchie. S’il est particulièrement déplaisant, même franchement détestable d’être harcelé, transformé en cible privilégiée d’un marché parallèle, le marché des prix quintuplés, il est on ne peut plus touchant d’être invité par un chauffeur de Tuk Tuk à venir fêter en famille les deux ans de sa petite fille…
Et puis il y a l’Inde verte, celle de la nature, de l’eau, de la terre, de la mer… Une journée passée à glisser sur les eaux des marécages, à bord d’une barque au toit tressé des Backwaters laisse une empreinte indélébile. C’est une émotion à part, exilée sur l’étagère des souvenirs saisissants. Dans ces marécages, le ciel bas, la pluie tropicale, les percées de soleil illuminant la nature miroitante vont font plisser les yeux pour mieux voir un oiseau élancé au bec orange. Le bruit surtout est impressionnant, une musique ample, un bourdonnement organique, toute une vie invisible pour le néophyte. Il y également la vie silencieuse plus visible qui vous surprend, ce serpent qui glisse dans l’eau à deux brassées de votre bateau par exemple ou cette Indienne dans l’eau jusqu’à la taille, tache bleue turquoise qui coupe à la serpe du fourrage pour ses vaches…
En une heure de temps, vous êtes de nouveau à Fort Cochin où vous retrouvez les moustachus, les klaxons, les boutiques chères et les rideaux de publicités. Après ces deux jours de mousson atemporelle, nous avons pris un nouveau bus direction Munnar, ville exilée dans les montagnes. Rien ne m’avait préparé à vivre un tel émerveillement…
Ce fut magique. Je restais en arrêt devant la majesté de milliers d’hectares de plantations de théiers, à flanc de montagne, un décor douillet, une époustouflante infinité. Les impressions se succèdent, l’air est d’une pureté remarquable, les nuages passent vite et caressent les collines vertes de leur ombre souple. Quelques taches de couleur trahissent des cueilleuses de thé matinales.
Amatrice de thé, c’est avec une émotion réelle et décuplée que je me promène dans ce décor surréaliste. Une paix profonde, une douceur moussue y envahit le corps et l’esprit. Les cueilleuses occasionnelles vous sourient en gloussant, vous êtes leur attraction de la journée. Elles vous laissent prendre une photo avec aménité tandis qu’elles se cassent le dos à longueur de journée, pliées sur les arbustes multipliés par millions pour une paie de 150 roupies par jour (2,50€). Le travail est rendu plus rentable par l’employeur qui met à disposition pour 300 roupies par mois le logement.

Les feuilles les plus vertes et les plus jeunes sont pour le thé blanc. Les suivantes pour le thé vert et le thé noir. Photo E.S.Claes
Les cueilleuses babillent entre elles, elles parlent en travaillant de choses mystérieuses pour moi qui suis si curieuse. Je reste à les observer, elles me laissent faire. Elles font comme moi finalement, elles profitent de cette matinée miraculeuse où le soleil a inondé les versants de montagne…
Bizarrement, il n’y a pas de dégustation de thé ici, il vaut mieux aller au Japon pour cela. Mais il y a les paysages où des éléphants sauvages remontent dans les théiers pour trouver de l’herbe grasse.
En une journée, l’Inde s’est transformée encore.
Quand nous sommes repartis, le lendemain matin, en remontant la route sinueuse et défoncée parcourue à bord d’un Tuk Tuk bien matinal, je restais saisie par la beauté inénarrable des montagnes baignées d’une lumière spectrale et de nuages translucides. Ces nuages passent en s’étirant sur les théiers, donnant l’impression de vous inviter à l’intérieur d’une estampe japonaise. Je regrettais très fort de ne pouvoir profiter de cet instant extraordinaire, ce calme, cette sérénité. Je tentais de faire durer ce plaisir. La magie de l’instant était éphémère, le jour se levait déjà, il chassait l’eau condensée des nuages d’aurore.
Dans une heure, les klaxons de voiture retentiraient, les travailleurs dévaleraient les montagnes, les éléphants iraient boire de l’eau à la rivière et nous serons loin.
Notre bus partit à 7h. Il a fait son boulot de bus indien, il grinça, klaxonna, roula à une vitesse défiant notre tendance toute occidentale à la rationalité. Mais nous oubliâmes bien vite ces futilités. En une poignée d’heures, encore, le décor évolua radicalement. Nous fûmes transportés dans la jungle, mais une jungle de montagne où vivent des singes et des tigres. Les singes nous ont approché dès notre premier arrêt pour attendre, les yeux vifs et les gestes habiles, que nous leur lancions à manger. Cela tombait bien, nous avions des biscuits Indiens immangeables (ne jamais acheter de biscuits indiens à la framboise) que les Singes ont trouvé fort à leur goût.
Finalement il n’y a que les hôtels et les pubs qui ne changent pas, pour le reste ce sont des paysages très divers, des plages, des montagnes, des rizières sans âge, inconnues pour nous, des bisons en liberté et des singes chafouins. On peut choisir de voir l’Inde ainsi. D’autres bien sûr peuvent préférer voir que les 60 000 hectares de théiers environnant la ville de Munnar, ce qui fait de cette région de l’Inde la plus grande plantation de thé du monde, appartiennent tous à la même multinationale prénommée Tata. Ce qui est tout de suite moins poétique. D’autres préfèrent se souvenir que c’est là également que se trouvent les plus hautes plantations de Marijuana du globe. D’autres enfin se focalisent sur les Indiens.
Pour le clin d’œil, visitons quelques unes des enthousiasmantes manies et coutumes locales. Les Indiens roulent à gauche, ce qui en plus de leur tendance à rouler dans tous les sens achève de vous déstabiliser tout à fait. Les Indiens ont des accidents souvent, preuve faite par les 4 véhicules gravement accidentés que nous avons vu dans les fossés jusqu’à présent et par le léger accident que nous avons eu nous-mêmes dans les montagnes en quittant Munnar. Un pauvre petit camion pris entre notre bus et un autre bus s’en souvient. Pas dit que les chauffeurs de bus s’en souviennent aussi. Les Indiens portent des bijoux, beaucoup d’or, ils ont le front coloré de pigments par coquetterie ou religiosité, ils parlent fort, surtout les plus jeunes, mais pas autant que les Chinois, faut pas déconner. Ils vendent aux touristes, parce que eux-même ne s’en servent pas, le papier toilette « Passion ». Les Indiennes rangent leur téléphone portable dans leur soutien gorge sous le sari, ces téléphones portables ont d’ailleurs des sonneries très bollywood et très fortes qui émergent donc des sari régulièrement dans la journée. Précisons que les Indiens mettent presque toujours leur discussion sur haut-parleur. Le regret est cuisant de ne pas comprendre un mot de ces échanges. Les Indiens ont pour le coup peu de volonté d’intimité, dans tous les cas beaucoup moins que nous. Ils vivent et laissent vivre, toujours en communauté, toujours tranquilles et posés. Nous n’avons jamais vu d’Indien du sud hausser la voix.
Pour finir sur ces quelques détails de tous les jours, nous pouvons, nous DEVONS évoquer la qualité du service en hôtellerie qui globalement nous laisse rêveur, de la douche chaude composée de deux pommeaux séparés l’un vous brûlant la peau l’autre vous gelant le corps, à cette frite inoubliable trouvée dans une boule de glace à la vanille. J’ai bien peur de devoir l’admettre, je ne m’en lasse pas…




On attend (toujours) avec impatience la suite…
Commentaire par Dbrh — 9 septembre 2010 @ 3:44 |