Carnets de vie de Elle S.Claës

20 juillet 2010

Episode 5 : Le voyage dans le voyage

Filed under: Voyages de Saulclaës — Chloe S. Herzhaft @ 3:52
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L’effet ne passe pas. Toujours l’impression de vivre quelque chose d’irréel, de dense et d’extrêmement présent.

Une vieille dame regarde les trains passer. Gare de Trichy, Sud de l'Inde. Photo E.S.Claes

Nous avons couru pour visiter les « lieux à voir » du Tamil Nadu. Souvent les villes ne proposent qu’un temple à visiter, parfois un musée, l’idée d’y rester une journée entière est inenvisageable. Voilà à quoi s’est résumée notre progression dans le pays. Jusqu’à ce que nous rations le train reliant Trichy à Maduraï dans l’extrême sud de l’Inde.

Notre train nous est parti sous le nez parce que nous n’avions pas compris que c’était le nôtre. Nous avons attendu une heure supplémentaire pour prendre le train suivant. Tous les Indiens qui n’avaient pas pu s’offrir une place dans le train cher que nous avions raté patientaient avec nous. Le train est arrivé.

Une foule pressée s’est précipitée dans l’espoir un peu fou de décrocher une place assise. Une foule compacte, violente, sans tête qui nous a entraîné avec elle sans ménagement. A bord, une chaleur et une odeur pestilentielle de toilettes nous ont immédiatement pris à la gorge. Nous ne cessions d’être bousculés parce que nous étions en plein milieu du passage avec nos gros sacs à dos. Plus aucune place assise ne nous était réservée. Nous commencions à envisager avec amertume et mauvaise humeur, même avec un soupçon de panique, les trois heures de voyage qui nous attendaient. Puis nous nous sommes trouvés embarqués, bien malgré nous, en voyage dans le voyage quand nous fûmes subitement exilés sur le porte bagage au-dessus de la tête des passagers.

Vue du porte-bagage. Les ventilateurs tournent a plein regime. Photo E.S.Claes

Les Indiens étaient amusés de voir deux occidentaux, de toute évidence totalement largués, assis sur le porte-bagage de leur train. Ils nous y avaient fait monter, familiers des méthodes qui se pratiquent à bord, ils pouvaient ainsi nous admirer à loisir. Puis, alors que nous ne nous remettions pas encore du changement plutôt soudain de perspective, le train a démarré.

Les fenêtres, et surtout toutes les portes, sont restées ouvertes. Les passagers debout se sont assis au sol. La vie à bord s’est organisée. Le vent a chassé l’odeur des toilettes qui n’ont dès lors plus beaucoup été empruntées. Les Indiens nous ont oubliés. Nous pouvions à notre tour les observer, longtemps, à notre guise. Leurs visages, leurs attitudes. Des vendeurs ambulants passaient à l’occasion entre les Indiens assis qui se poussaient tranquillement. Un jeune homme jouait avec des enfants qu’il ne connaissait pas. Deux mamies s’organisaient pour dormir l’une sur l’autre, arrangeant leurs bagages et leur sari pour optimiser leur confort. Trois messieurs très moustachus s’esclaffaient en s’échangeant de franches accolages, finissant même par se donner la main. Une jolie douceur de vivre se déposa sur nos têtes.

Vendeur ambulant de biscuits. Passagers debonnaires. Photo E.S.Claes

Un voyage dans le voyage…

Le train semblait avancer au charbon. Par cahot, un tchouc tchouc persistant en prime. Le chauffeur trouvait le moyen de klaxonner souvent. Après une bonne heure d’altitude et de lecture, je suis descendue pour me dégourdir un peu les jambes. « On » me laissa passer. Tout de suite les sourires. Pleins de sourires. Le wagon siestait. Le calme régnait, du vent chaud entrait par rafale par les fenêtres. Des Indiens m’ont fait signe de les rejoindre pour prendre place à une des portes ouvertes. Un vieux monsieur me fit asseoir à sa place malgré mes protestations. Il me fit signe de regarder dehors, avec insistance. Ce que j’ai fait. Avec émotion.

Sieste courageuse. Train vers Madurai. Photo E.S.Claes

Se doutait-il que le simple fait d’être assise dans l’encoignure de la porte d’un train en marche, les jambes pendantes dans le vide, était déjà en soi une remarquable aventure ?

Passage a niveau mysterieux. Inde du Sud. Photo E.S.Claes

L’Inde fut magnifique. Elle m’apparut en mouvement, magique, le vent au visage, dans les cheveux et dans mes rêvasseries. Je vis des montagnes plantureuses, une multitude de verts profonds, des hectares de palmiers et de jungle. Des villages blancs tachetaient parfois le décor. De temps en temps un passage à niveau voyait passer deux jambes blanches et un esprit vagabond. Le temps passait bien vite dans ce train si lent. J’oubliais totalement les gens.

Je prenais des photos, je voulais tout voir, tout toucher. J’embrassais du regard une colline ou la pointe d’un temple coloré. Des vaches, des bisons, des chèvres par troupeaux me surprenaient. Quand le vent finit par me chasser, parce que mes yeux séchaient et que ma peau commençait à tirer, je me levais pour retourner à mon porte-bagage et me confondis en excuse quand je réalisais que j’avais totalement oublié le vieux monsieur. Il se montra charmant, me fit un désarmant sourire et me tapota dans le dos.

Le sommeil a l'air bien doux. Photo E.S.Claes

Je ne rejoignais pas ma place tout de suite, nous avions fait quelques arrêts et des sièges s’étaient libérés. Je ne pus résister à l’envie d’en essayer deux ou trois pour admirer de nouveaux voisins qui me laissaient faire. Décidemment, ce voyage enchaînait les délicates attentions, il ridiculisait sans effort la peur primitive de « perdre mon temps » qui m’avait envahie en montant à bord. Je décidais confusément de continuer le voyage en faisant passer au second plan « les visites » obligées.

Une fois sur le quai de la grande ville de Maduraï, après que nos voisins nous aient fait descendre de notre nuage ambulant, bien conscients de notre absolue ignorance des réseaux ferrés locaux, un jeune homme a pris mon chapeau pour faire rire ses amis. Un vendeur m’a fait goûter un de ses étranges beignets. Le train est reparti avec ses Indiens souriants.

Nous sommes entrés dans la ville à pied et triomphants. En faisant abstraction bien sûr de l’état lamentable de nos chevelures dérangées par les vents et de nos pantalons noirs de crasse suite au séjour sur le porte-bagage. C’étaient là de bien secondaires détails à côté de la joliesse du souvenir de notre voyage dans le voyage déjà terminé.

Déjà regretté.

« On ne voyage plus : on se déplace comme des représentants en cravate et bonnet de bain. […] J’ai souvent noté que malheureusement l’homme voyage le regard au-dedans de soi-même. […] Toujours se souvenir que le voyageur est venu pour voir. Que la seule richesse qui ne s’achète qu’avec du courage, c’est la lenteur. » Olivier de Kersauson, Ocean’s Song

Vue du porte-bagage pour Olivier et Florent. Photo E.S.Claes


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