Carnets de vie de Elle S.Claës

14 juillet 2010

Episode 3 : une coque sur les vagues

Filed under: Pensée de Saulclaës,Voyages de Saulclaës — Chloe S. Herzhaft @ 8:44
Tags: ,
Plage de Mamallapuram et vache sacrée, 10juillet2010, photo E.S.Claës

Plage de Mamallapuram et vache sacrée, 10juillet2010, photo E.S.Claës

Cinq jours en Inde du Sud. Dont quatre dans la ville de Mamallapuram, ville de bord de mer si connue des touristes.

Nous devions y rester une journée, pour la mer, les poissons et les temples. Puis nous avons rencontré les Tamouls.

Crépuscule, les pêcheurs démêlent leurs filets. Photo E.S.Claës

Il serait facile de vivre dans cette ville d’Inde du Sud que l’on découvre très doucement. Pourtant l’envers du décor n’est pas aussi nacré que les coquillages proposés dans les restaurants. Il est aisé de deviner derrière la façade lumineuse et colorée les conséquences de l’afflux brutal d’argent dans ces régions prises entre jungle et plages. Il y a encore 15 ans, tous vivaient de la pêche et de l’artisanat. Aujourd’hui, le grand journal du coin annonce la construction d’un vaste complexe sportif.

Un assistant, dans un magasin de sculpture, nous sert du chaï, devant un trimurti détendu. Photo E.S.Claës

Mamallapuram, c’est LA ville spécialisée dans la sculpture sur pierre. C’est le pied à terre des touristes, le paradis des tongs. On peut y voir des singes facétieux, des temples centenaires et fumer de la marijuana. On longe des enchevêtrements de magasins pleins de sables et de statues, des Shivas et des Buddhas à perte de vue. Les boutiquiers proposent du chaï, thé couleur caramel, sucré et doux, ils posent pleins de questions et proposent invariablement d’acheter un de leur Ganesh sculpté allongé avec un ordinateur portable sur le ventre… Le rite est ancestral…

Le touriste accepte ou refuse. Aussi invariablement. C’est ça le rite, un peu partout dans le monde. Le touriste arrive, l’habitant du coin le considère comme une carte bleue ambulante. Et puis cette réflexion, toujours la même, faut-il continuer de venir ?

Quoi penser quand le moindre sourire finit par se monnayer ?

L’argent facile recompose la symphonie, les clans se créent, les rapports mafieux se tissent. Les fonds de boutique se louent aujourd’hui 100 000 roupies dans la ville. Au meilleur payeur. Aucune considération pour les locaux bien incapables de payer une telle somme. Et là, nous ne parlons que de la caution. Pour idée, un plat dans un restaurant pour indien vaut 30 roupies, un hôtel pour indien (interdit aux étrangers) coûte 70 roupies. On imagine le choc que peut entraîner la lecture du montant de cette caution.

En 20 ans, avec le tourisme croissant, deux ou trois familles ont imposé leur loi, les plus douées, les plus riches, les plus perméables aux principes capitalistiques, « Toujours vendre, toujours plus ». Ils ont progressivement racheté les terrains, les hôtels, ils ont construit, ils vendent à des acheteurs étrangers, plus riches encore, en l’occurrence les Kashmiris, qui finissent par tout investir. Le touriste continue d’arriver, les sacs en bandoulière affluent et les cautions des boutiques augmentent. Les locaux sont dépassés.

Livres du bout du monde Espoirs universels. Photo E.S.Claës

Combien de temps moi touriste me souviendrais-je de ce fils de pêcheurs tamoul qui nous a invité après deux jours de discussions et de sourire à manger chez lui, avec sa femme et ses deux fils ? Son grand rêve est d’ouvrir une librairie dans la principale rue commerçante, celle qui mène à la plage. Il ne sait, il ne peut y croire. Beaucoup de choses le dépriment, il ignore comment lutter, il ignore quoi faire. Il assiste impuissant aux changements profonds des comportements. Des liens familiaux. Il ne peut pas payer la caution pour ouvrir une boutique. Personne dans le coin ne le peut. Alors il vend et échange quelques livres dans un petit local sur la plage. Il travaille le reste de l’année à la nouvelle centrale nucléaire à quelques kilomètres. Il ne se plaint pas, il veut croire dans sa bonne étoile. Il a de l’esprit critique, il est bon travailleur, il n’a pas d’amertume, il n’en veut pas. Ce qui le rend le plus triste peut-être, c’est l’interdiction récente de l’accès au temple, à moins de payer. Il se souvient comme il allait y jouer et faire la sieste enfant. Ses fils n’y sont plus les bienvenus. Ça, cela le rend vraiment malheureux.

Cinquante mètres plus haut, dans la fameuse rue commerçante, rue en terre battue sans trottoir d’ailleurs, un jeune homme Kashmiri, avec qui nous avons sympathisé, nous a expliqué qu’il est exilé ici par ses parents. Pour l’argent. Il vend 10 mois l’année des vêtements pour touristes. Il est seul et malheureux. Son village et sa famille au Cashmere lui manquent. Il ne se plaît pas ici en bord de mer, il ne sait même pas nager. Mais il doit rester, pour travailler, on ne lui laisse pas le choix.

Une rue plus bas, un vieil homme, retraité de Dubaï, vient s’asseoir tous les matins, face à la mer, aux aurores, pour boire un chaï. J’ai discuté un matin avec lui, devant un saisissant et inoubliable levé de soleil. Nous sommes restés ensemble quelques heures. Il m’a expliqué comment et combien il s’est attaché aux pêcheurs tamouls de ce coin du monde, ces pêcheurs violement secoués par les brutaux afflux d’argent étranger. Il a acheté un filet de pêche à un des frères pêcheurs du libraire en herbe, un filet solide, un de ceux qui durent 10 ans. Ce vieil homme essaie d’aider, comme il le peut. Il espère que tout s’apaisera un jour. Pourtant il sait que cela sera long, il ne le verra probablement pas. Quinze jours plus tôt, des pêcheurs ont refusé de payer le racket hebdomadaire, leur bateau a été incendié. Le vieil homme a continué de regarder la mer, ses cheveux argentés encadrant son sourire gentil et sa jolie espérance.

Et quoi dire de ce gamin de 13 ans, magnifique gypsi aux yeux de femme, resté une après-midi avec nous ? Nous nous sommes baignés ensemble, en jouant, dans les eaux chaudes du golfe du Bengale. Il a dégusté en notre compagnie un poulet au curry, ses beaux yeux intensément reconnaissants. Il a expliqué son « travail », la vente de colliers fabriqués par sa mère et les autres mamans, vendus aux touristes, sur la plage, encore. Il donne l’argent tous les soirs à son père, ce propriétaire prospère de belles maisons qui sait comment habiller salement ses enfants et les jeunes femmes pour aviver la pitié des occidentaux et leur générosité culpabilisée. Il était beau ce gamin, magnifique, une beauté rehaussée d’une subtile intelligence. L’avenir m’interroge. Il a fini cette journée, déjà passée, « heureux », comme il nous l’a dit, les yeux pleins de reconnaissance et les cheveux pleins de sable.

Vent spirituel, énormes fleurs de lotus aux couleurs indescriptibles... Photo E.S.Claës

Nous aussi.

Quatre jours à Mamallapuram.

Déjà.

Nous repartons. Nous serions bien restés, pour discuter encore, parler de nos mondes et de nos espoirs, mais Pondichéry nous attend. Même si cette vieille colonie française a tout son temps. Mais nous nous ne l’avons pas, tout le temps. Il ne nous reste que 3 semaines. Quelle très très étrange pensée : il ne nous reste que 3 semaines. Pour toucher à l’essence de ce coin de bout du monde.

Impossible.

Pourtant le temps nous aide un peu, il s’est dilaté. Comme nos pupilles. Mais nos têtes n’ont pas fini de tourner. Il ne semble pas qu’elles soient prêtes à arrêter…

Laisser un commentaire »

Pas encore de commentaires.

Flux RSS des commentaires de cet article. URI du rétrolien

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Thème : Rubric. Un Blog WordPress.com.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.