Arriver dans un pays très différent du sien est épuisant. Enfin, cela dépend surtout de la façon dont on voyage. Disons que si l’on débarque sans aucune notion de la langue, aucun programme, aucune réservation d’hôtel, ni de billet de train, zéro notion géographique ni culturelle, pas de repère d’aucune nature, là oui c’est fatiguant. Mais c’est également fantastique, cela revient à marcher les mains ouvertes, à ramasser tout ce qui vient, accepter une aventure où toute rencontre ouvre ou ferme une porte. Et après deux jours en Inde, on nous a ouvert et fermé beaucoup de portes, déjà, avec une constante douceur et une violence érodée.
Arrivés à Bombay, nous avons opté pour un nouvel avion direction Chennaï, Grosse ville du Sud Est de l’Inde, à 1000kms. Nous avons acheté un billet d’avion directement à l’aéroport, ce qui fut tout un poème. Trouver l’ascenseur pour changer d’étage fut en soi un voyage. Les couloirs un peu éloignés, où jamais aucun ou presque touristes ne va, ne ressemblent déjà plus à rien de connu… Pour un habitué de l’Inde, c’est une pichenaude, pour nous ce fut au moins une grosse tape derrière la tête. Sans parler des militaires qui gardent férocement les entrées et vous en interdisent l’accès parce qu’ils n’ont jamais vu des billets comme ceux que vous avez acheté directement au comptoir…
Dans l’avion. Nous attendons le décollage. Il est 2h00 du matin, l’avion a plus de deux heures de retard lorsque un stewart indien, avenant et très beau, vient nous voir et nous explique que nos billets ont été vendus deux fois par erreur (les places 10B et 10C) avant de nous inviter à faire le voyage en première classe et de s’excuser platement pour le retard entraîné. Et l’avion d’enfin décoller.
On vous ferme une porte, on vous ouvre une porte.
Chennaï. Enfin. Trois avions, au moins 30 heures de voyage, première minute en dehors d’un aéroport… Nous sommes peut-être épuisés, l’esprit embrumé et le corps sensible, mais nous découvrons les premiers mètres de l’Inde. Alors bien sûr, la sortie dans sa jungle tropicale et humide, aux aurores, peut avoir l’air de rien. Tout au plus une anecdote. Mais ce fut prodigieux. La nuit, les voitures partout, les indiens partout, l’accent chantant, les cris d’oiseaux étranges, les propositions spontanées de nous aider, les trottoirs défoncés… Les passants semblent plutôt contents de voir deux occidentaux prendre le train pour le centre-ville, comme eux, plutôt que d’embarquer vite dans un taxi prépayé parce que l’on ne sait jamais. Et nous nous étions aux anges. Silencieux. Presque recueillis.
Le train nous a accueilli toutes portes ouvertes. Un modèle type vieille Micheline, chromé, du moins qui a dû l’être il y a des années. Ce train aussi fut une longue poésie. Les voyageurs, un joueur de flute aveugle, les sièges en métal et bois, nos cheveux aux vents et le paysage ragaillardi. Têtes dehors, l’Inde se laissait approcher sans résistance.
Puis, avec le soleil levant, le tourbillon de couleurs, de visages, de végétation luxuriante, tout semble piquant et sucré, rien ne semble durer. A peine si l’on croit qu’une seule chose soit bel et bien née.
La majorité des routes sont défoncées, la vie court partout, l’erreur, l’imparfait, la sensualité, les lignes courbes et affables. Quand elles existent, les maisons sont inégales, bigarrées. Les trottoirs sont rares. Il y a des motos, des Tuk Tuk jaune, sorte de moto trois roues avec compartiments pour passagers, des voitures, des vélos partout. Il y a des choses jamais vues partout.
D’ailleurs, je ne vois plus rien. Les yeux trop pleins, les oreilles remplies, les idées intenses, la tête qui tourne… L’Inde c’est ça ? Les yeux pleins et la tête qui tourne ?
Sans excès de sagesse, nous allons tout de même attendre quelques jours pour tirer une première conclusion. On ne comprend rien à ce qui nous entoure. Pris entre la carte postale, le déjà vu des reportages télé et la réalité, les sensations se mélangent et s’annulent presque. Pas encore remis de la claque, pas encore plongés dans le présent. Mais une impression tenace subsiste : plusieurs vies ne suffiraient pas pour conclure quoi que ce soit ici. Tout ce que l’on croit ressentir, c’est qu’il est impératif de ralentir le rythme autant qu’on le peut. Si l’on veut se donner une petite, toute petite chance de sentir un peu de cette odeur de millénaire qui flotte dans l’air humide.
Pour l’instant, il s’agit de se remettre de la claque. De la chaleur. Des sourires. Des regards.
Des regards…


J’ai répondu par mail. Bon bal populaire. Compare les foules indiennes et chinoises le soir ; l’élégance dans la gestion de la spatialité est indienne.
Commentaire par Hervé — 13 juillet 2010 @ 10:29 |