
Horizon irlandais, photo E. S.Claës
L’Irlande, connaît pas la crise. Enfin si. Mais non. Malgré un sérieux coup de froid sur sa croissance et la consommation de ses ménages, le moral de l’île flotte assez bien.
Il est surprenant ce pays. Il est nettoyant même. Quelque part, en allant y traîner ses guêtres, on comprend un peu, mieux, pourquoi ses habitants ont dit non à l’Europe. L’ensemble des raisons est flou, il y en a beaucoup il faut dire, mais globalement, en se fiant à son seul nez, pour peu qu’il soit un peu long, ce qui est le cas de votre obligée, quelque chose dans le parfum des irlandais, chimie tranquille, vous fait fermer les yeux… Vous vous demandez alors, un rien perturbé, si vous aussi, à leur place, vous fonceriez dans l’aventure européenne…
Comme le révèle la déjà légendaire expansion irlandaise, l’île fait partie des trois premiers pays de l’Europe dits à croissance élevée[1] et dépasse largement le niveau de prospérité de l’ensemble des pays européens depuis les années 90, et, ce qui ne gâche rien, cette croissance est particulièrement vigoureuse dans les

Irlandais pas pressés d'exporter Coca Cola
secteurs industriels et en particulier dans l’industrie de la connaissance[2]. En gros, pour simplifier à outrance, les irlandais ont du travail, pas trop de dettes, des idées et tout ça, sans avoir encore les inconvénients de leur phénoménale expansion : marketing à outrance, société de service surdéveloppée, peur bourgeoisante et entretenue de l’avenir, incapacité bienséante à faire la fête, immigration sauvage, atsétéra.

Serein miroitement dublinois
En se promenant à Dublin, le pied attardé sur un revêtement imparfait et détendant, les yeux attirés par quelque curiosité architecturale assumée ou un arbre en fleur dans une banlieue paumée, on réalise combien les irlandais sont tranquilles.

Maison anonyme, banlieue de Dublin
Débonnaires, c’est le mot.

Papis discutanus, espèce rare mais courante en Eire

Irlandaises colorées, admirées des frileuses pour l'éternité
Leurs voitures ne sont pas encore équipées d’alarmes, les fêtards continuent de s’envoyer des litres de bière le samedi soir, leur société n’est pas gangrenée par l’angoisse de l’assurance et des garanties, les femmes sont sans nuance dénudées pour aller danser et sont, remarquablement, en plus d’une évidente résistance au froid, laissées absolument tranquilles. En gros, l’Irlande se fout la paix, vous fout la paix, et veille à ce que tout le monde foute la paix : pas un regard jugeant, qu’il soit tout droit venu du moyen âge ou des pruderies musulmanes, qu’il soit mercantile ou angoissé, qu’il soit aseptisé ou tendance, pas un regard en mal d’identité ne vient vous gâcher la soirée.

Travailleur tranquille, quartier commerçant de Dublin
Alors bien sûr, si les irlandais se sont enrichis, ne paient pas trop d’impôts et tout le tintouitouin, ils n’ont pas encore développé de façon équilibrée leurs infrastructures type hôpitaux, transport, et consorts[3], certes, mais, même si les irlandais pauvres sont de vrais pauvres, le fait est que ce pays est souriant. On a souvent lu, entendu, répété que l’Irlande devait son exceptionnel développement aux aides européennes données dans les années 70, mouaich, mais quand on s’y intéresse de plus près, on prend surtout une belle leçon de libéralisme intelligent et décomplexé : depuis les années 90, le gouvernement opère une percutante diminution du taux des prélèvements obligatoires sur le travail qui passe de 37% à 19%, une couillue baisse du taux de l’impôt sur les bénéfices des sociétés qui passe de 50% à 12,5%, ce qui a entraîné évidemment le réinvestissement des bénéfices des entreprises et l’augmentation de leur chiffre d’affaires, du nombre d’employés, de l’offre et de la demande… Comment les irlandais pourraient-ils réellement vouloir là tout de suite entrer dans l’Europe alors que leur chômage est de à 4,4%[4] actuellement et que, depuis les années 90, les exportations ont augmenté de 30 à 84 milliards d’euros, le PIB de 80% à 106% de la moyenne de l’Union européenne, bref que là-bas on encourage vigoureusement la prise de risques, l’imagination, l’envie, la vie ?!!

Pub zen typique
Naan. L’Irlande n’est pas ingrate, elle est isolée, ce n’est pas tout à fait la même chose. Son essor doit beaucoup à son énergie et son optimisme. Et puis franchement, il ne faut pas oublier que cette petite île est une survivante, on ne la lui fait pas, réalisons que sa population aujourd’hui est encore inférieure à celle d’avant la triste et célèbre famine qui y l’a si durement frappée en 1846…

Architecture dublinoise vivifiante
L’Irlande des années 2000 est en construction, les grues s’élèvent partout, elle ose, elle se retrouve dans les ambiances feutrées des pubs, se passionne pour le Rugby, depuis toujours, et puis les irlandais chantent encore des chansons traditionnelles…
Et ça, si ce n’est pas la preuve irréfutable d’un bien-être et d’un bon sens authentique, c’est quoi ?
Yiha.
[1] Voir le rapport Sapir : il distingue les pays à croissance élevée, ceux à croissance moyenne, ceux à croissance lente et les pays de la cohésion. Sur la période 1982-2002, l’Irlande a même une croissance nettement plus forte que les Etats-Unis.
[2] Source Eurostat. Rajoutons que dans les années 2000, l’Irlande se place en tête de l’UE-15 en nombre de diplômés mathématiques, sciences et mathématiques.
[3] Le ratio entre les dépenses d’éducation et de santé, et le PIB par habitants est inférieur à la moyenne européenne.
[4] Contre 11,7% dans les années 90.

Vagues irlandaises que Rousseau n'eut pas reniées