Jeudi soir, un accident de parachute a fait trois victimes, le parachutiste, mort sur le coup, et deux adolescents malencontreusement accrochés dans la chute, l’un blessé gravement et l’autre décédé de ses blessures dans la nuit. La douleur et la stupeur règnent. Rien ne laissait prévoir un tel drame. Il s’agissait de faire le spectacle, d’animer un match amical de football en introduisant la balle par les airs… La météo était idéale, le parachutiste professionnel, l’ambiance au beau fixe, on ne comprend pas. Peut-être que l’homme a fait un malaise et perdu le contrôle ? C’est là une des thèses retenues ; le parachutiste n’aurait pas répondu à un appel par talkie walkie (thèse relayée par le Journal Télévisé de 13h de France 2 du vendredi)… Aux infos télévisées, cet effroyable fait divers a été suivi d’un reportage sur la crise, la fameuse crise économique qui frappe notre monde consterné.
Cette juxtaposition de sujet occasionne une réflexion perturbante. Ou rassurante, c’est selon. Dans les deux cas, la chute et la crise, on a beau tout prévoir, on ne contrôle rien du tout. Le risque zéro n’existe pas. Mais dans les deux cas, ça fait mal et ça fait peur, on cherche une raison, une explication, on aimerait trouver un coupable, et comme le dit si pertinemment notre président, le châtier. On exulterait d’en faire un exemple. Dans les deux cas.
Non, le risque zéro n’existe pas. Et pourtant, tout le monde fait comme si. Nous sommes guidés par la fausse certitude, rationnelle, que tant que nous danserons, nous garderons l’équilibre. Alors on danse, on cherche des partenaires, on s’habille bien, on fournit des garanties, on signe des assurances, on exige des contrats de confiance. Dans cette crise, il est intéressant de voir que les principales sociétés à tanguer sont des banques et des compagnies d’assurances… Ces sociétés qui réclament confiance, engagement et loyauté. Mr Sarkozy dans son discours, du 25 septembre 2008, sur la politique économique de la France, commence par affirmer que nous vivons « Une crise de confiance sans précédent [qui] ébranle l’économie mondiale ». D’accord. Il continue en diabolisant la peur, « La peur est une souffrance. La peur empêche d’entreprendre, de s’engager. Quand on a peur, on n’a pas de rêve, on ne se projette pas dans l’avenir. La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie ». Il rajoute « Il faut vaincre cette peur. C’est la tâche la plus urgente. On ne la vaincra pas, on ne rétablira pas la confiance en mentant mais en disant la vérité. La vérité, les Français la veulent, ils sont prêts à l’entendre ». Il a raison Nicolas Sarkozy, on ne peut pas dire le contraire, les Français sont prêts à l’entendre, mais là où il est gênant, c’est qu’il ne croit pas les Français capables de trouver leur propre vérité seuls. Selon lui, les Français veulent entendre la vérité de la bouche d’un autre, ils y sont prêts, et idéalement à l’entendre de sa bouche à lui. Et bien, là est probablement la raison de la crise économique internationale que nous traversons cahin caha depuis un an : l’attente de la solution extérieure, du sauveur, de l’assurance du risque zéro.
Au lieu de quoi, et c’est fou d’ailleurs, le président nous répète comme un scoop ce que l’on sait déjà, et ce que l’on sait depuis un bail, que nous sommes dans la merde et que ce n’est pas prêt de s’arrêter. Pourtant ce pays de tradition révolutionnaire et chafouine n’a pas grand chose à apprendre en la matière. Enfin, c’est là une pratique politique ancestrale qui, si elle n’est pas devenue agréable avec le temps, est passée dans les mœurs : quand il n’est plus possible, dixit Mme Lagarde quelques jours plus tôt, d’affirmer que tout va bien, autant mettre les pieds dans le plat et s’accorder la paternité de la recette.
Ainsi Nicolas Sarkozy se veut rassurant et surtout surprenant, il maîtrise : « Dire la vérité aux Français, c’est leur dire que la crise actuelle aura des conséquences dans les mois qui viennent sur la croissance, sur le chômage, sur le pouvoir d’achat ». Ha bien, nous, Français donc, notons. Il continue en expliquant que « nous avons rêvé », au lendemain de la guerre froide, que « la Démocratie et le marché résoudraient tous les problèmes de l’humanité » et que ce rêve s’était « brisé net », et dans net, il y a net. Le rêve, il est terminé. Il dresse ensuite un tableau cataclysmique du monde d’aujourd’hui : fondamentalismes religieux, nationalismes, revendications identitaires, terrorisme, dumpings, délocalisations, dérives de la finance globale, risques écologiques, épuisement annoncé des ressources naturelles, émeutes de la faim.
Fiou.
À peine le temps de se remettre qu’il enchaîne sur un terrible constat : « L’idée de la toute puissance du marché qui ne devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention politique, était une idée folle ». Les marchés libres, c’est fou. Il est pénible notre président avec ses affirmations à tout va… Pour guérir ce monde, qui souffre déjà tant à force de refuser le risque, et de refuser les responsabilités, Nicolas Sarkozy affirme donc qu’il FAUT rajouter des règles et faire intervenir les états. Mais enfin, cela ne marche pas l’intervention absolue de l’autorité, est-il réellement, réellement nécessaire d’en (re)(re)(re)faire la démonstration ? Pour ceux qui ne se suffisent pas du simple bon sens, pour ces chanceux, il reste le plaisir ultime de découvrir Jean-François Revel, ou le très grand Raymond Aron.
Non, nos rêves ne se sont pas brisés, ils se construisent, et cela n’ira pas sans difficulté, sans échec. L’autorité et les états ne règleront pas le problème, parce que le problème est en nous et dans notre manque de confiance, en nous. Pour en revenir à la peur, ce risque atroce, insupportable, ha quelle immondice, dénoncée ci-dessus, utilisons là comme moteur. Loin des horreurs qu’elle est sensée systématiquement entraîner, elle peut inspirer. Et puis, quoi qu’il arrive, elle est et sera toujours là, alors ayons peur.
Non, le rêve ne s’est pas brisé… Quelle phraséologie tout de même. Notre petite et vaste communauté d’humains apprend, les choses avancent, et elles évoluent, comme toujours. Depuis la fin des trente glorieuses, nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas croire en la sacrosainte croissance, cette autre vérité absolue dont se fait le héraut notre président (c’est lui qui le dit : « je crois à la croissance durable »). Grandir n’est pas croître, c’est en fait l’inverse. L’univers en expansion est un rétrécissement subtil, l’élan est une renonciation, l’apprentissage un silence, la réussite la diminution de nos besoins.
Haaa, Monsieur Sarkozy est presque parfait, mais ce presque est lorenzien, il démontre rien de moins que la fameuse théorie du chaos : arrivé aujourd’hui, ce presque parfait, cette infime variation de paramètre, peut extraordinairement nous retarder dans notre avancement civilisationnel. Notre président a presque raison, mais s’il n’a pas raison ? Cela change tout. Si parce qu’il a presque raison nombre d’entre nous le soutiennent, Nicolas Sarkozy nous freinera de façon largement surdimensionnée, et tout aussi dommageable, par rapport aux problèmes réels que nous traversons. Notre président nous exhorte à « changer nos manières de penser et nos comportements » à fournir « l’effort nécessaire pour nous adapter aux réalités nouvelles qui s’imposent à nous », il nous incite « à refonder le capitalisme sur une éthique de l’effort et du travail, à retrouver un équilibre entre la liberté et la règle, entre la responsabilité collective et la responsabilité individuelle ». Ha ! Il a presque raison, quel idéal ! mais c’est ce même presque qui a si lamentablement fait échouer le système communiste… Oui, Monsieur Sarkozy a souvent presque raison : « quelques principes simples qui relèvent du bon sens et de la morale élémentaire sur lesquels je ne céderai pas », « L’impunité serait immorale », « Qui pourrait accepter une telle injustice ? », son bon sens est souvent presque sensé, mais il ne fait rien de moins que menacer les patrons et chefs d’entreprise, pris en faute, histoire de les déresponsabiliser encore. Il est très clair que le problème, ultra gonflé il faut le dire, des parachutes dorés exaspère. C’est à se demander si nos superpatrons ne sont pas supercons. Mais non, ils sont comme tout le monde les patrons, ils se leurrent, ils ont peur, et se bercent de l’illusion du risque zéro. Nous en revenons toujours à ce formidable et dérisoire risque zéro. Et c’est l’illusion de ce risque zéro que Mr Sarkozy veut encore renforcer ?!? C’est par un retour en arrière, un retour à la sécurisation à outrance, au grand œil qui voit tout qu’il compte assurer l’avenir ? Pourtant il le dit lui-même :« On ne peut pas continuer de gérer l’économie du XXIème siècle avec les instruments de l’économie du XXème. On ne peut pas davantage penser le monde de demain avec les idées d’hier. » Mais alors qu’est-ce qu’il veut ? C’est perturbant à la fin cette question qu’il ne cesse de nous faire poser : mais qu’est-ce que veut Mr Sarkozy ?

Chene pedoncule (Quercus robur souple)
Ben oui, c’est qu’il est embrouillant notre président, il affirme la nécessité absolue de l’intervention étatique en précisant que cette intervention peut être souple : « il FAUT bien que l’Etat intervienne, qu’il IMPOSE des règles, qu’il investisse, qu’il prenne des participations, pourvu qu’il sache se retirer quand son intervention n’est plus nécessaire. Rien ne serait pire qu’un Etat prisonnier de dogmes, enfermé dans une doctrine qui aurait la rigidité d’une religion. » En d’autres termes, s’il s’engage à alléger nos charges, lois et taxes, l’Etat DOIT imposer de nouvelles charges, lois et taxes pour notre bien (ex : « le principe pollueur¬payeur devra s’appliquer partout »), l’état DOIT être au centre de tout, l’état DOIT se substituer à notre analyse éclairée. Voilà, encore !, une affirmation délicate qui, si elle est séduisante, est presque juste et ne correspond à aucune réalité. Comment un pilier défini par un socle large et toujours élargi peut-il être souple ? Comment un chêne peut-il être souple ? Plier sans casser ? La preuve par le nombre de fonctionnaires français. Souples.
Non, non, il n’y a pas de solution extérieure. Ce ne sont ni l’Etat ni Sarkozy qui nous sortiront de la crise, c’est notre engagement personnel, notre volonté de comprendre, soi et l’autre, notre goût du risque et de la nouveauté, notre capacité enfin à nous faire confiance et à nous libérer des tutelles. La crise est effectivement une crise de confiance, mais une crise de confiance en nous ; se faire confiance et se responsabiliser seul, ne pas noyer sa conscience dans le groupe, ne plus chercher des justifications extérieures, voilà l’étape suivante. D’ailleurs, notre président lui-même, par un oubli parfaitement involontaire, une faute de frappe indépendante de sa volonté, met l’accent sur cette étape suivante : en plein milieu de sont discours tapé et mis en ligne sur son blog, une phrase, UNE phrase, fallait-il que cela soit celle-ci ?!, est mystérieusement coupée : « Les épargnants qui ont eu confiance dans les banques, dans les compagnies d’assurance, dans ».
Détail magnifique.
Il reste que Nicolas Sarkozy est déterminé. Mais à sa décharge, c’est notre président de la République, nous l’avons absolument élu, et il serait dommageable qu’il ne puisse pas lui faire ce qu’il croit être juste. Autant qu’il se fasse aveuglément confiance, voir même qu’il soit excessif, tant qu’à faire. Et puis, il est le reflet de la situation d’ensemble, de notre incapacité actuelle à nous assumer. Alors, dépensons l’avenir. Ou faisons de la politique.
« Je suis déterminé à poursuivre la modernisation de notre économie et de notre société quelles que soient les difficultés parce que nous n’avons plus le choix parce que nous ne pouvons pas attendre. Alors que les vieilles idées et les vieilles structures sont balayées, nous devons être imaginatifs et audacieux.Nous avons le choix de subir ce changement ou d’en prendre la tête. Mon choix est fait. Françaises, Français, au milieu des difficultés nous devons précéder la marche du monde et non la suivre.
Vive la République ! Vive la France ! »
Texte intégral du discours typiquement sarkozien du 25 septembre 2008 sur son blog (qui fait accessoirement de la pub pour sa femme tellement elle est belle) :
http://www.sarkozynicolas.com/nicolas-sarkozy-discours-de-toulon-texte-integral/