Carnets de vie de Elle S.Claës

3 février 2008

Le voisin chinois

Dans le Ier arrondissement de Paris, une rue, bien connue des services sociaux de la jolie mairie, comprend un immeuble ancien abritant une flopée de jeunes, et un peu moins jeunes, désargentés et motivés.

Oui, la capitale persiste à louer quelques ultimes logements à espace et loyer très modérés.

Ces logements, dernières chambrettes de bonnes survivantes pelotonnées sous les toits de cette bâtisse doyenne, offrent une saisissante tranche de ce que devait être la vie sous les combles au début du XIXème siècle. Pour les appétits les plus historiques, les fenêtres, à l’occasion proposées, sont spécialement recommandées : véritables châssis anciens à tabatière dits « parisiens », pour couvertures en ardoises et tuiles plates, ces fenêtres exhibent une vitre floue, et parfois même, cachet ultime, fêlée d’époque.

Cet immeuble, tranquille, inaliénable, en plus des chambrettes, abrite de nombreux propriétaires d’un parisianisme raffiné, tout d’Hermès vêtus. Une concierge est chargée de distribuer le courrier dans les étages, d’un discret glissé d’enveloppe sous les portes, ainsi que de passer l’aspirateur d’une main légère. L’édifice nuance ses couloirs de jolies teintes fauves aménagées par de nombreux et discrets luminaires à dorures artificielles, au rendu chic à moyens frais. Un tapis rouge coule le long des beaux escaliers de vieux bois. Si les petites lattes ambrées chargées de maintenir en place l’épais tapis glissent par endroit, son effet matelassant laisse les petits pieds pantois. Cette sensation de volupté pédestre est d’autant plus forte qu’elle cesse au dernier étage. En effet le tapis arrête alors, réservant ses douceurs aux souliers de cuir italien des étages inférieurs. D’ailleurs, ce dernier étage, LE dernier étage, celui des faux pauvres en mal de grands et ambitieux avenirs, ne bénéficie pas non plus de la minuterie collective ; discrètement poussé à la méditation, il reste la plupart du temps plongé dans un noir réfléchissant.

Il y a là un pakistanais qui cuisine la porte ouverte (même si cela fait longtemps qu’il n’a pas été repéré en pleine action), une femme mystérieuse toujours maquillée de rouge et noir, en long manteau théâtral exhibant invariablement son dos. Il y a également un jeune couple bien sous tout rapport qui reste là par paresse, ayant depuis longtemps établi leur situation et leur ennui, ainsi qu’un marginal en fin de marginalisation qui ne sort plus guère, effrayé de voir que le monde ne l’a pas attendu pour encore s’agrandir et modifier ses terrasses. Enfin, on y trouve quelques étudiants bien sûr, sans imprimante pour la plupart.

Parmi ces derniers, un jeune homme frappe tout particulièrement l’œil et l’âme romantique venue chercher dans les tommettes anciennes de cet ultime étage l’insaisissable atmosphère d’un temps passé et révolu. Symptomatique de notre époque et de la mort consommée d’un XXème siècle déjà presque lointain, ce jeune étudiant chante chez lui à tue-tête « I hate myself for loving you », de Joan Jett And The Blackhearts. Entendu au moins jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble, outré, il parvient à couvrir sans retenue ni raison la voix on ne peut plus rock et activiste de Joan Jett, la fameuse et charmante interprète de ce morceau amoureux ; femme jusqu’au bout des ongles et de la coupe punk, cette chanteuse est également guitariste, auteur-compositeur, productrice, et, enfin, la première femelle à avoir créé et tenu les rênes d’un label de musique rock. La musique à donf, ce jeune homme achève de traumatiser le rêveur à veste queue de pie, arrêté devant sa porte par ses cris lâchés sans explication ni justesse, en sortant soudainement de chez lui, dévoilant son physique indiscutablement chinois et souriant.

Il est vrai que de le voir se diriger vers les toilettes de palier, le rouleau de papier à la main, la tête marquant un tempo incertain, un sourire béat sur les lèvres, le tout en formulant in extremis, dans un anglais très approximatif, des fins de phrases rock, peut marquer à long terme le nostalgique amateur de vieilles tommettes.

Mais franchement, rien ne dit, si l’on fait abstraction de quelques articles de journaux et autres occasionnelles discussions de comptoir, que cette vision d’un temps futur généralisé et proche ne soit une si mauvaise chose.

Enfin, nous pouvons fortement soupçonner ce chanteur improvisé de pousser l’enthousiasme jusqu’à s’enregistrer. Voici ce qui pouvait être entendu du couloir ce jour à 18h12 :

Le voisin chinois

http://www.mariecourcelle.com/levoisinchinoischanteurderock.mp3

Un commentaire »

  1. bon sang de bois (vieux juron, qui fait toujours son petit effet), le site de marie courcelle associé à un charmant chinois chuintant et chantant!what a surprise…sinon la pensée et l’écriture sont toujours aussi belles, et je le confesse, je me transforme en addict tout doucement… dois je m’inquieter?

    Commentaire par marie — 6 février 2008 @ 9:03 | Répondre


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