Carnets de vie de Elle S.Claës

20 février 2008

Un monde de brutes éduquées

Paris. Ce matin, sur la place Saint Michel, sous une pluie fine et féminine, au milieu d’une valse de parapluies colorés, un petit attroupement d’humains s’agitait. Tels des oiseaux intéressés, leurs silhouettes s’affairaient. Baissées, les derrières exhibés, les têtes plongeaient en un centre éphémère. À hauteur de ce petit rassemblement, intrigant, nous ne pouvions toujours pas voir ce qui achalait ainsi. Bientôt un premier éclaircissement : le contenu d’un carton s’arrachait, littéralement. Nous pouvions observer un des acquéreurs se dégager soudain, heureux de sa prise, le sourire aux lèvres, les bras chargés. Une acquéreuse fraîchement arrivée, la curiosité affolée, prenait illico sa place, plongeait à son tour dans le petit tourbillon. Distribution de nourriture ? Distribution de vêtements ? On se bouscule, on se pousse. Les nouveaux venus jouent des coudes, on pense à soi. L’instinct de conservation, d’habitude contenu et bienséant, règle la danse.

Certes, il eut été facile et rapide, à cette seconde spectatrice, de porter un fulgurant jugement, de ceux qui courent et se répandent aujourd’hui à vitesse moderne dans les rues des capitales : l’homme, primitif, est un loup pour l’homme, et il le rrrrrestera à jamais. Pour les perfectionnistes, cette phrase est à accentuer d’une tonalité théâtrale. Pour le plaisir, nous pouvons ensuite gratifier ce constat d’un pincement de lèvres sûr de lui, les narines gonflées d’un souffle supérieur de dédain. Evidemment, précision superflue, on ne se compte pas parmi ces animaux perdus.

Une fois ce jugement rendu, quelques regards approbateurs échangés alentours avec d’autres juges de passage, on s’approche poussé par la curiosité : mais que se disputent donc ces rustres ?

Le carton se fait plus précis, vous en apercevez un bout. Après une ultime bousculade, vous parvenez à couler un regard entre les hanches mouvantes et là, surprise, le butin de la bataille à ciel ouvert vous réserve un éclat de perplexité : des livres.

Bien sûr, on peut, on peut toujours, persister à penser que l’humain n’est pas civilisé : il ne se raisonne pas, il ne fait pas la queue poliment, ne laisse plus passer les personnes âgées, il est primaire, tricheur, égoïste, bousculant, pressé et malappris. Oui, on peut s’évertuer à le penser. Mais tout de même, quand ce comportement s’applique pour emporter un livre, quand la lutte se déclare pour pouvoir lire Aristote, Conan Doyle, Jonathan Lithell, Friedrich Hayek, David Lodge, Tahar Ben Jelloun, … on peut se raisonner et se demander si ce troisième millénaire balbutiant n’est pas définitivement prometteur.

Ne jugeons de rien.

Laissons venir.

Et piquons un bouquin.

11 février 2008

“La pute à Sarkozy”

En cette fin d’après-midi, à la caisse d’un petit supermarché de la capitale longeant le jardin des Halles, une dame d’une cinquantaine d’années couperosées et gouailleuses interpellait une caissière. Cette dernière, d’à peu près le même âge, d’origine asiatique et d’humeur constante, tout en attrapant d’un geste égal les achats d’une cliente, l’écoutait. Elles se connaissaient visiblement. Sur fond du biiip régulier des machines enregistreuses, la cliente, qui était en train de faire la queue pour une autre caisse et, par le fait de la distance qui la séparait de son interlocutrice, faisait participer le reste du magasin à sa discussion, aborda sans prévenir les terres houleuses de la politique. Partie de la fraîche information que son magasin fermerait désormais après 21h, son discours fut introduit d’un efficace « ha bah hein ! tiens, toi qui a voté Sarko, tu l’as ta France qui travaille plus !! »

Cette entrée en matière eut pour intéressante et immédiate conséquence d’imprimer sur le visage des clients, sans exception, une expression réactive allant de l’agacement blâmant à la satisfaction approbatrice.

Le magasin était coupé en deux.

Suspens.

La dame, l’argot parisien affleurant, le regard moqueur et le nez mutin, maintenant officiellement écoutée par l’ensemble des clients amassés mollement aux caisses, continua sur ce ton et enchaîna les tableaux.

Petite précision amusante, elle persistait à ne s’adresser qu’à la caissière qui persistait à ne l’écouter que distraitement.

Biiip.

Biiip.

Elle déroula le fil de l’actualité sarkozienne, tout y passa ; de l’épisode de Neuilly, fief au cœur de l’info où le « fils téléguidé s’y croit », au discours sur le traité européen « qui nous la met pareil », la dame persiflait sans coup férir, sans manière, et peut-être même sans plaisir. Hautement française, elle commentait, critiquait, régissait, politisait ses courses enfin. Et les clients continuaient, dans un silence approximatif et hétéroclite, de valider d’une grimace plus ou moins sympathisante les sujets ainsi exposés.

Que du commun sous nos latitudes.

Elle rangeait maintenant ses achats, les carottes, les bières, le camembert, les yaourts La laitière.

Sur le point de finir de remplir son cabas, après l’ultime rappel que les caisses de l’Etat sont vides, elle couronna son laïus globalisant de cette clinquante conclusion : l’argent que Sarkozy récupère des français irait « de toutes les manières à sa pute ».

Loin d’être choquée par cet écart de langage, la clientèle, par le même phénomène homogène et spontané de réaction, s’harmonisa cette fois. Accordée, la population du magasin se fendit même d’un léger bourdonnement réconcilié.

Ha, sur ce point, tout le monde était d’accord.

Photo parue dans le magazine espagnol Down Town de février 2008

Si ça ne vaut pas un sondage IPSOS, c’est tout de même assez révélateur : Mr Bruni a déconné sur ce coup là.

Il faut croire qu’il a montré un visage plus sincère en ayant trouvé et imposé sa parfaite moitié. Le truc, c’est que cette parfaite moitié là, une première classe pour grands voyageurs avec abonnement, le met possiblement à nu, et tout porte à subodorer que les français n’aiment pas ce qu’ils se retrouvent à devoir

contempler.

Photo parue dans le magazine espagnol Down Town de février 2008

Bon, maintenant, restons objectif, nous ne l’avons pas encore vu en caleçon. Ne risquons aucune estimation, tout est possible. Mais au vu de la tendance déshabillante de nos médias actuellement, et ce malgré les procès défensifs et outrés intentés par le président, une photo de lui dans le plus simple appareil ne saurait se faire attendre longtemps.

Haut les cœurs, et bas les masques, surveillons de près les couvertures de magazines, Mr Sarkozy enlèvera prochainement le bas.

3 février 2008

Le voisin chinois

Dans le Ier arrondissement de Paris, une rue, bien connue des services sociaux de la jolie mairie, comprend un immeuble ancien abritant une flopée de jeunes, et un peu moins jeunes, désargentés et motivés.

Oui, la capitale persiste à louer quelques ultimes logements à espace et loyer très modérés.

Ces logements, dernières chambrettes de bonnes survivantes pelotonnées sous les toits de cette bâtisse doyenne, offrent une saisissante tranche de ce que devait être la vie sous les combles au début du XIXème siècle. Pour les appétits les plus historiques, les fenêtres, à l’occasion proposées, sont spécialement recommandées : véritables châssis anciens à tabatière dits « parisiens », pour couvertures en ardoises et tuiles plates, ces fenêtres exhibent une vitre floue, et parfois même, cachet ultime, fêlée d’époque.

Cet immeuble, tranquille, inaliénable, en plus des chambrettes, abrite de nombreux propriétaires d’un parisianisme raffiné, tout d’Hermès vêtus. Une concierge est chargée de distribuer le courrier dans les étages, d’un discret glissé d’enveloppe sous les portes, ainsi que de passer l’aspirateur d’une main légère. L’édifice nuance ses couloirs de jolies teintes fauves aménagées par de nombreux et discrets luminaires à dorures artificielles, au rendu chic à moyens frais. Un tapis rouge coule le long des beaux escaliers de vieux bois. Si les petites lattes ambrées chargées de maintenir en place l’épais tapis glissent par endroit, son effet matelassant laisse les petits pieds pantois. Cette sensation de volupté pédestre est d’autant plus forte qu’elle cesse au dernier étage. En effet le tapis arrête alors, réservant ses douceurs aux souliers de cuir italien des étages inférieurs. D’ailleurs, ce dernier étage, LE dernier étage, celui des faux pauvres en mal de grands et ambitieux avenirs, ne bénéficie pas non plus de la minuterie collective ; discrètement poussé à la méditation, il reste la plupart du temps plongé dans un noir réfléchissant.

Il y a là un pakistanais qui cuisine la porte ouverte (même si cela fait longtemps qu’il n’a pas été repéré en pleine action), une femme mystérieuse toujours maquillée de rouge et noir, en long manteau théâtral exhibant invariablement son dos. Il y a également un jeune couple bien sous tout rapport qui reste là par paresse, ayant depuis longtemps établi leur situation et leur ennui, ainsi qu’un marginal en fin de marginalisation qui ne sort plus guère, effrayé de voir que le monde ne l’a pas attendu pour encore s’agrandir et modifier ses terrasses. Enfin, on y trouve quelques étudiants bien sûr, sans imprimante pour la plupart.

Parmi ces derniers, un jeune homme frappe tout particulièrement l’œil et l’âme romantique venue chercher dans les tommettes anciennes de cet ultime étage l’insaisissable atmosphère d’un temps passé et révolu. Symptomatique de notre époque et de la mort consommée d’un XXème siècle déjà presque lointain, ce jeune étudiant chante chez lui à tue-tête « I hate myself for loving you », de Joan Jett And The Blackhearts. Entendu au moins jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble, outré, il parvient à couvrir sans retenue ni raison la voix on ne peut plus rock et activiste de Joan Jett, la fameuse et charmante interprète de ce morceau amoureux ; femme jusqu’au bout des ongles et de la coupe punk, cette chanteuse est également guitariste, auteur-compositeur, productrice, et, enfin, la première femelle à avoir créé et tenu les rênes d’un label de musique rock. La musique à donf, ce jeune homme achève de traumatiser le rêveur à veste queue de pie, arrêté devant sa porte par ses cris lâchés sans explication ni justesse, en sortant soudainement de chez lui, dévoilant son physique indiscutablement chinois et souriant.

Il est vrai que de le voir se diriger vers les toilettes de palier, le rouleau de papier à la main, la tête marquant un tempo incertain, un sourire béat sur les lèvres, le tout en formulant in extremis, dans un anglais très approximatif, des fins de phrases rock, peut marquer à long terme le nostalgique amateur de vieilles tommettes.

Mais franchement, rien ne dit, si l’on fait abstraction de quelques articles de journaux et autres occasionnelles discussions de comptoir, que cette vision d’un temps futur généralisé et proche ne soit une si mauvaise chose.

Enfin, nous pouvons fortement soupçonner ce chanteur improvisé de pousser l’enthousiasme jusqu’à s’enregistrer. Voici ce qui pouvait être entendu du couloir ce jour à 18h12 :

Le voisin chinois

http://www.mariecourcelle.com/levoisinchinoischanteurderock.mp3

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