Carnets de vie de Saul Claës

5 janvier 2008

La petite vendeuse

Sur le point d’acquérir un magnifique et miroitant aspirateur à main, la veille du réveillon, une discussion s’entame gaiement avec la petite vendeuse du magasin. Inspirée, contente de notre léger babillage, elle acheva tout à fait de développer une débordante amitié pour ma personne : longtemps aux prises avec un système informatique récalcitrant, et deux clients tout aussi indisciplinés, elle avait hautement apprécié, et c’est peu de le dire, ma patience. En effet, elle avait craint que le client suivant manifeste la contrariété classique d’avoir ATTENDU, du simple soupir agacé aux remontrances ouvertes. Ainsi, laissée LONGTEMPS en paix, soutenue jusque dans ses limites d’employée en cours de formation, et, oh miracle, toujours gratifiée d’un sourire, elle se trouva, dès le commencement de notre tête à tête commercial, clins d’oeil de sortie et petits plis charmants au bord de ses complices yeux, en verve.

Adorable, petit minois fin aux grands yeux de chats, elle se mit à décrire, sans faire l’économie d’images saisissantes, le quotidien d’un vendeur ici, plaque tournante de l’électroménager de ce quartier fameux de centre capital, les Halles. Comme elle le formula si joliment, dans ce point de vente, il y a « absolument de tout ». La clientèle, à l’observation, est effectivement et rigoureusement composée de l’ensemble des types humanoïdes qui existe et transite en France. Telle une oasis technologique, tous viennent s’y humecter les lèvres, admiratifs et égaux devant l’électroménager (du moins pour le strict nécessaire).

Dans les rayons, se succèdent toutes les couleurs et toutes les modes. Une maman riche, ou en tous cas très à l’aise dans son budget, venue acheter un frigidaire pour sa fille dans la vingtaine qui, « ouaiiiiis je kiiiiffe », apprécie également les écrans plats ; cette maman en profite pour promener les copines éparpillées comme des moineaux dans les rayons, qui, selon les explications d’une d’entre elle, hésitent encore à aller faire une école de commerce à Shanghai. Plus loin, un couple d’asiatiques (peut-être des coréens) s’intéressent aux portables dernier cri, sans parvenir, d’ailleurs, à tout à fait retenir les leurs, petits et enthousiastes. À proximité immédiate, des amateurs de Tecktonik, bras en l’air, têtes tournoyantes, et cheveux à l’iroquoise, testent les lecteurs MP3. Un groupe de petites gamines noires, khôl sorti et ceinture basse dorée de mise, lâchent en rafale, au choix, des « oublie ! t’as vu ! » aux plus classiques « putain c’est mortel », tout en se pinçant pour ne pas rêver, tremblantes d’émotions devant le choix de sèche-cheveux lisseurs et les possibilités infinies de ressembler à Beyoncé ou Eva. Enfin, plus loin, un homme, trentenaire, venu avec sa chérie transportée, traîne indéfiniment dans le rayon de machines à laver, dépassé par le choix, et possiblement pas toute notion d’engagement que l’achat implique…

La petite vendeuse explique que tout ce beau monde, chaque année particulièrement stressé par le moment de choisir les cadeaux, et non pas le moment de les acheter comme on le pense de prime abord (vaste réflexion), offre essentiellement des occasions de « faire du social ». Les gens sont dans ce contexte technologique, semble-t-il, particulièrement expressifs, qui agressif, qui sucré, qui brancheur, qui désespérée. Cette réalité entraînerait quantité de situations chargées en émotions diverses digne d’une « étude sociologique (suivie d’une publication) ». Elle rajoute pour conclure, radieuse, qu’elle est « heureuse de travailler là », que cela la « forme », car, entendez-bien, notre charmante et jolie petite vendeuse fait des « études de psychologie » et l’environnement fourmille d’études de cas. Et ben oui. Bon, à part le fait d’avoir réalisé, une fois de retour chez moi, que l’aspirateur à main, soigneusement rangé dans un sac par « le monsieur du comptoir », était un grille pain lâchant quelques glings suspects, le petit tour fut fort agréable. Qui a dit que les achats d’ordre purement pratico-pratique étaient ennuyeux ? Cela n’embête même pas trop, dans ces conditions d’avoir à y retourner. Cela fournit même l’occasion de discuter cette fois avec le responsable de rayon, homo expressif, voire très très homme, et vraiment très très amusé par votre mésaventure, qui offre au monde, sans modération, des tonnes de sourires fraîchissimes.

Finalement, le plus dur, est encore de me séparer de l’ancien aspirateur à main.

Ses yeux d’aspirateur abandonné sont difficiles à soutenir…

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback

Laisser un commentaire

Publié sur WordPress.