Carnets de vie de Elle S.Claës

21 janvier 2008

La voie du tambour

D’après les guichetiers de l’évènementiel de cette ruineuse capitale française, qui persiste à aimer les dorures des théâtres et ce moment vibrant où la lumière s’éteint, tout Paris se précipite cette semaine à un spectacle, LE spectacle : Yamato.

Ha.

Très bien, alors faisons la queue, d’accord monsieur.

L’entrée pour le spectacle Yamato, photo de Saulclaës

Photo de Elle S.Claës

En duo avec une délicate amie, spirituelle et précieuse directrice de crèche, nous n’avions à peu de choses près aucune idée, en arrivant, de ce qui nous attendait. Il est vrai que nous ne nous étions pas précisément cassées pour savoir de quoi il en retournait. Pressentant que ça devait être du lourd, et un peu douillettes concernant nos lombaires, nous avions soigneusement évité tout effort et retenu, grosso modo, les mots « tambours » et « japonais ». Donc nous savions de loin que le mot Yamato n’était pas aztèque. Néanmoins, nous réalisâmes vite que ces deux mots, s’ils résument tout de même bien la configuration de la représentation, restent très loin d’en révéler la surprenante portée et ses multiples, pénétrantes, dimensions.

Le silence se fit dans la salle. Si nous étions peu disposées à faire des efforts de mémoire, nous étions tout à fait, absolument, sans problème, ouvertes à tout ce que ces donc japonais joueurs de tambour nous offriraient. Et bien nous en prit ; dès les premières frappes, le voyage nous emmena haut, au-delà des mots, hors du temps. Et vu comme cela fut simple, et même rapide d’atteindre ces invisibles hauteurs, c’eut été un crime, sans grandeur ni passion, de s’en priver.

D’un élan aisé, humble, singulier, constant, incroyablement énergique, la troupe de musiciens enchaîne tableaux sur paysages sonores. Ils désenveloppent progressivement leur talent, déploient leur joie, libèrent de subtiles présences, débarrassent leurs espaces et lient leurs caractères. Bientôt, il ne reste que d’individuelles sérénités capables de se fréquenter et de se parler abondamment dans les silences. De temps en temps, dans la salle, l’esprit d’un spectateur s’éclaire, une réflexion, longtemps retournée, problématique, trouve une solution, une idée jaillit, claire. Puis de nouveau aspirées dans le spectacle, les attentions reviennent. Maintenant, une vibration d’évidence et de simplicité passe dans le public avant de se perdre dans les velours et les rouges de la salle drapée.

En sortant, en arrêt devant l’immense affiche du spectacle, mon esprit est retenu par un mot inconnu que je n’avais pas remarqué en entrant : Taïko.

Sachant désormais que le mot n’est pas d’origine vaguement Inca, et la pensée armée d’un exceptionnel esprit de déduction, j’en arrive à la rapide conclusion : ça doit être un tambour japonais.

Et j’avais raison.

Mais là où, encore une fois, décidément, je ne me doutais de rien, c’est à quel point ce terme est porteur de sens. Et à quel point il éclaire le mystère de douceur et de profondeur de ce spectacle percussif d’un autre monde. Le Taïko n’est pas qu’un tambour, il n’est même pas qu’un art, c’est une voie. À l’instar de la voie du sabre, de la voie du thé, du subtil apprentissage de la calligraphie ou de l’étude exigeante d’un art martial, le Taïko enseigne le dépouillement, le goût de la raffinée simplicité. Il rassemble, transmet le respect, le positionnement, le sens de l’effort, il transporte dans les zones flottantes de l’esprit, il transcende.

Loin du souci tout occidental de la productivité, de la rationalité, de la réglementation, du principe de complication valorisante enfin, ce spectacle ouvre des portes insoupçonnées.

C’est peut-être le moment de (re)penser à Star Academy.

Allez savoir.

14 janvier 2008

Pédaler à Lyon

C’est quelque chose, tout de même, que les a priori. On a beau s’appliquer à passer les essuie-glace, ils reviennent que cela soit sous la forme d’un insecte qui s’écrase en pleine course ou encore de ce %µ$£¤ d’oiseau dont la grande émotion de la journée est de se soulager sur votre pare-brise tout propre du haut de la 4ème branche, première à gauche.

Les a priori sont résistants.

Un a priori, par exemple, qui persiste et signe, est de croire que la ville de Lyon n’est qu’une grande ville bourgeoise et engoncée. C’est comme ça, c’est un cliché qui a la peau dure. Alors, il est très déstabilisant de débarquer à la gare Part-Dieu, cette idée en tête, et de se balader un peu alentour… À l’observation du serveur Kabyle, un peu homo sur les bords, qui vous sert très chaleureusement votre café à la brasserie la plus proche, et au coup d’œil jeté aux bâtiments modernes environnants, on sent un imminent et radical remodelage de vos attentes pré-formatées. Mais, bizarrement, ce n’est pas désagréable. Inattendu, mais pas désagréable. De la tour de l’hôtel Radisson, plus graaande que la tour Montparnasse, à ce curieux parking circulaire, derrière lequel un immeuble post communiste exhibe un appartement brûlé, et des pères Noël suspendus que personne ne vient secourir, le quartier est à vrai dire, même, franchement sympathique.

Tour de l’hôtel Radisson, Lyon, Photo de Saulclaes

Photo de Elle S.Claës

Parking circulaire de Lyon, Photo Saulclaes

Photo de Elle S.Claës

Loin des immeubles classieux, sur ses versants récents, on se promène dans une ville audacieuse. Bon, il y a bien de-ci de-là quelques filets de protection sur ces modernes façades, à l’instar de celle de l’Opéra Bastille, ne s’improvise pas qui veut architecte de talent, mais, à la limite, cela ne fait que rajouter au charme local, à la lisière de l’insolite.

Une autre chose retint notre attention en cette fin de semaine touristique : une promenade en Velo’V, équivalent lyonnais et antérieur du Vélib parisien, plus coloré (il faut croire que le gris souris se mariait mal avec le décor) et tout aussi pratique. Passé les, plutôt longues, formalités à la borne, et installé sur la bicyclette, on se lance à la découverte du centre, légendaire. C’est là que cela devient amusant.

Petit rappel, le slogan du Velo’V est « Partager, c’est respecter ».

Bien. Revenons au vent dans les cheveux. Vous vous lancez sur la route, pour toute la sainte journée, en théorie. Une portière de taxi s’ouvre soudain devant vous, sur la voie donc. La protection oh bénie du guidon amortit efficacement le coup, même si vos phalanges s’en souviennent encore et une caille du 93 sort, accent de banlieue de circonstance. Vous voyant vous frotter la main, le jeune homme se fend d’excuses sommaires, alors que le chauffeur de taxi, pakistanais fraîchement débarqué, s’affole, avec un autre accent, pour sa portière qui ne porte aucun stigmate de l’accident (maiiis non tout va bien).

Vous continuez, un peu perturbé. Déjà la beauté d’une grande place capte votre attention. Vous empruntez un très joli pont, entre le Rhône et la Saône, quand devant un jeune adolescent, sur un vélo’v comme vous, dérape sur une de ses pédales et passe à deux doigts de chuter spectaculairement entre les voitures. Bon.

Là vous décidez de ranger le vélo, ce n’est pas le jour. Et puis ça tombe bien, vous arrivez dans le quartier médiéval, aux pieds de la légendaire colline de Fourvière. Parfait ! Il y a deux places libres, pour rendre vos deux vélos. Mais ! vous avez le malheur et l’inconvenante idée de tarder quelques secondes en admirant le charmant style florentin de l’endroit : deux lyonnais, la quarantaine, très bien habillés, vous passent devant (en vous ayant parfaitement vu) pour prendre de vitesse vos emplacements. Priés d’attendre leur tour, poliment, ces messieurs se rebiffent, la bouche pincée, et vous accusent : « vous êtes méchants ! Hmph !!! ».

Véridique.

Ra la la, Lyon alors, si pleine de surprises…

Franchement, n’hésitez pas, si ce n’est pas déjà fait, on ne s’y ennuie pas. Maintenant que l’interdiction de fumer est effective dans les lieux publics, on peut même voir la dorée jeunesse lyonnaise, mèche de cheveux apprêtée barrant le front, refoulée sur les trottoirs.

Hé hé.

Lyon de nuit, drapeaux, photo de Saulclaës

Photo de Elle S.Claës

12 janvier 2008

Plus important

La télévision est parfois un thermomètre surprenant pour avoir une idée du degré d’évolution des mentalités dans le monde.

Ce matin, en passant devant une télé branchée sur une chaîne du câble, vers 10h25, nous avions le loisir d’apercevoir l’Afrique et sa pleine nature, le Kenya après information. Au milieu de la brousse et des animaux sauvages, un noir est en tenue de gardien d’éléphant. A cette seconde, il explique à une blanche, peut-être une touriste venue voir les éléphants, que l’arme, qu’il tient en bandoulière à l’épaule droite, ne sert  à rien. Vous, désormais arrêté par la curiosité, debout devant le poste de télévision, l’écoutez s’expliquer.

C’est très simple. S’il prend à un éléphant l’idée de charger la touriste, il faudra alors courir, et plutôt vite, voire très vite, car enfin il n’est pas question de lui tirer dessus, et simplement inenvisageable de le tuer. Ah. Le ciel, immense au dessus de leurs têtes, est bleu océan en fond d’écran. Petit silence. La blanche, mal à l’aise, l’œil sur l’éléphant le plus proche, finit par dire en riant que sa vie à elle a moins de valeur que celle de l’éléphant ?! Hé hé ?! Et au noir de répondre en riant à son tour, tout aussi gêné, qu’en effet, sa vie a moins d’importance.

Bon.

Que cet échange soit rassurant ou inquiétant pourrait être débattu, mais, tout de même, cela peut être considéré, sans tomber dans un discours écologique à la mode pour autant, comme un bon signe.

Maintenant que nous sommes égarés, de toutes manières, sur la voie de disparition empruntée par nos mammifères à trompe, pourtant dotés de défenses, il n’est plus temps de trouver regrettable de devoir récupérer nos conneries.

Alors, là, oui, puisque le mal est fait, qu’ils ont presque tous disparus, allons-y gaiement : c’est en effet rassurant de voir que les choses sont à l’endroit, au moins dans la tête de cet humble kenyan.

5 janvier 2008

La petite vendeuse

Sur le point d’acquérir un magnifique et miroitant aspirateur à main, la veille du réveillon, une discussion s’entame gaiement avec la petite vendeuse du magasin. Inspirée, contente de notre léger babillage, elle acheva tout à fait de développer une débordante amitié pour ma personne : longtemps aux prises avec un système informatique récalcitrant, et deux clients tout aussi indisciplinés, elle avait hautement apprécié, et c’est peu de le dire, ma patience. En effet, elle avait craint que le client suivant manifeste la contrariété classique d’avoir ATTENDU, du simple soupir agacé aux remontrances ouvertes. Ainsi, laissée LONGTEMPS en paix, soutenue jusque dans ses limites d’employée en cours de formation, et, oh miracle, toujours gratifiée d’un sourire, elle se trouva, dès le commencement de notre tête à tête commercial, clins d’oeil de sortie et petits plis charmants au bord de ses complices yeux, en verve.

Adorable, petit minois fin aux grands yeux de chats, elle se mit à décrire, sans faire l’économie d’images saisissantes, le quotidien d’un vendeur ici, plaque tournante de l’électroménager de ce quartier fameux de centre capital, les Halles. Comme elle le formula si joliment, dans ce point de vente, il y a « absolument de tout ». La clientèle, à l’observation, est effectivement et rigoureusement composée de l’ensemble des types humanoïdes qui existe et transite en France. Telle une oasis technologique, tous viennent s’y humecter les lèvres, admiratifs et égaux devant l’électroménager (du moins pour le strict nécessaire).

Dans les rayons, se succèdent toutes les couleurs et toutes les modes. Une maman riche, ou en tous cas très à l’aise dans son budget, venue acheter un frigidaire pour sa fille dans la vingtaine qui, « ouaiiiiis je kiiiiffe », apprécie également les écrans plats ; cette maman en profite pour promener les copines éparpillées comme des moineaux dans les rayons, qui, selon les explications d’une d’entre elle, hésitent encore à aller faire une école de commerce à Shanghai. Plus loin, un couple d’asiatiques (peut-être des coréens) s’intéressent aux portables dernier cri, sans parvenir, d’ailleurs, à tout à fait retenir les leurs, petits et enthousiastes. À proximité immédiate, des amateurs de Tecktonik, bras en l’air, têtes tournoyantes, et cheveux à l’iroquoise, testent les lecteurs MP3. Un groupe de petites gamines noires, khôl sorti et ceinture basse dorée de mise, lâchent en rafale, au choix, des « oublie ! t’as vu ! » aux plus classiques « putain c’est mortel », tout en se pinçant pour ne pas rêver, tremblantes d’émotions devant le choix de sèche-cheveux lisseurs et les possibilités infinies de ressembler à Beyoncé ou Eva. Enfin, plus loin, un homme, trentenaire, venu avec sa chérie transportée, traîne indéfiniment dans le rayon de machines à laver, dépassé par le choix, et possiblement pas toute notion d’engagement que l’achat implique…

La petite vendeuse explique que tout ce beau monde, chaque année particulièrement stressé par le moment de choisir les cadeaux, et non pas le moment de les acheter comme on le pense de prime abord (vaste réflexion), offre essentiellement des occasions de « faire du social ». Les gens sont dans ce contexte technologique, semble-t-il, particulièrement expressifs, qui agressif, qui sucré, qui brancheur, qui désespérée. Cette réalité entraînerait quantité de situations chargées en émotions diverses digne d’une « étude sociologique (suivie d’une publication) ». Elle rajoute pour conclure, radieuse, qu’elle est « heureuse de travailler là », que cela la « forme », car, entendez-bien, notre charmante et jolie petite vendeuse fait des « études de psychologie » et l’environnement fourmille d’études de cas. Et ben oui. Bon, à part le fait d’avoir réalisé, une fois de retour chez moi, que l’aspirateur à main, soigneusement rangé dans un sac par « le monsieur du comptoir », était un grille pain lâchant quelques glings suspects, le petit tour fut fort agréable. Qui a dit que les achats d’ordre purement pratico-pratique étaient ennuyeux ? Cela n’embête même pas trop, dans ces conditions d’avoir à y retourner. Cela fournit même l’occasion de discuter cette fois avec le responsable de rayon, homo expressif, voire très très homme, et vraiment très très amusé par votre mésaventure, qui offre au monde, sans modération, des tonnes de sourires fraîchissimes.

Finalement, le plus dur, est encore de me séparer de l’ancien aspirateur à main.

Ses yeux d’aspirateur abandonné sont difficiles à soutenir…

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