C’est fou ce que cela peut occasionner comme réflexions inattendues de ne pas dormir chez soi. Immergé dans un autre sweet home, au milieu d’objets qui n’ont de familier pour vous que leur fonction, un verre fumé bleu, un meuble repeint, un livre de Husserl, une bouilloire beige, un poster de film noir, il arrive, de temps en temps, qu’une pensée fuse différemment que d’habitude. Ce type d’environnement génère ça, c’est comme ça. On pense différemment dans un milieu différent. Logique. Dans un autre chez soi, c’est plus courant, couru, plus facile d’avoir des pensées indépendantes, elles sont plus visibles comme un insecte sorti de sa jungle posé sur un mur blanc.
Les idées que la différence nous inspirent sont quasiment de l’ordre de l’esprit. Parce que ces pensées là, celles-ci qui, sans prévenir, sondent vos profondeurs et celles du monde, ces pensées là, impressibles, sont les plus délicates. Inopinées et abyssales, elles parent votre front de quelque beauté prophétique.
Et pour cela, imaginez, il peut suffire de ne pas dormir chez soi, un soir. Le truc c’est que cela n’est pas si aisé de se retrouver à dormir chez quelqu’un d’autre. Cela n’a rien d’anodin même. En même temps, qui ne l’a pas déjà fait ? On peut difficilement imaginer aujourd’hui quelqu’un qui n’aurait jamais, absolument jamais dormi chez quelqu’un d’autre. Imaginez un oeil vierge de l’intimité des autres. Imaginez… Aucun autre intérieur… N’être jamais allé dans une autre maison, n’avoir jamais visité une chambre à coucher étrangère, celle d’une adolescente, les murs recouverts de vedettes d’un jour, celle d’une femme qui se parfume tous les jours, un abat jour exagérément coloré sur sa table de nuit. Imaginez n’avoir jamais vu l’éclairage d’un petit salon de famille, avec les livres bien ordonnés sur une étagère jamais touchée, l’halogène dans le salon d’un artiste, où des objets chromés renvoient des reflets étudiés. Imaginez n’avoir jamais vu les lampes vieillissantes d’une maison louée par une huitaine de djeunes colocataires, les lampes fatiguées d’une cuisine de HLM, le discret luminaire du hall d’entrée d’un appart’ du seizième parisien. Imaginez n’avoir jamais rien vu d’autre que vos affaires, vos repères. Imaginez…
C’est difficile à concevoir. C’est même impossible, soyons franc. Et pourtant c’est une réalité extraordinairement récente. C’est même le grand luxe de notre génération : avoir vu autre chose. Et ce luxe est probablement plus précieux encore que toutes nos imaginations réunies… Pouvoir aller plus loin que le bout du village, voir à loisir des visages de couleurs différentes, cette réalité accroît notre humanité. Et c’est ce luxe, précisément, qui nous offre sans prévenir ces minuscules réflexions, soudaines, et fabuleuses, générées par l’inhabituel.
Comme cette réflexion de la serviette verte qui est venue m’assaillir il y a deux jours.
Après avoir pris une douche dans une salle de bain inconnue, le corps mouillé, et sur le point d’avoir froid, je cherchais une serviette propre. Un tas de ces dernières, bien pliées, se laissèrent vite et sans façon remarquer sur ma gauche ; elles poussèrent la politesse jusqu’à être parfaitement accessibles, ce qui me permit de ne pas trop sentir le poids de mon inconséquence. Là, une fois les serviettes repérées, sans le réaliser tout d’abord, un choix s’est imposé : laquelle élire dans cette exquise gamme de verts ? Qu’elles étaient jolies ces serviettes de bain déclinées en une palette de verts du clair au foncé… Et toutes plus douces les unes que les autres. C’est là, comme une bulle de champagne, que la pensée de la serviette verte vint éclater en surface : par quel subtil éclat d’humanité peux-t-on se retrouver à chérir cette enchanteresse seconde, celle d’un choix inutile et agréable ? Très rapidement, par un enchaînement incontrôlable de pensées, on se retrouve, debout, trempé, dans une baignoire inconnue, à se dire que, peut-être, l’humain s’éloigne du spectre de la guerre quand ses représentants sont de plus en plus nombreux à accéder à la nuance et l’exquisité…
Une serviette verte pour la paix…
Puis vous vous essuyez, tout à fait séduit par la douce nouveauté d’un tel objet. Votre peau est embaumée, vous être propre.
Vous étendez la serviette sur un joli étendoir prévu à cet effet, et, hébergé par un étranger, l’avenir vous semble plus radieux que jamais.
Et là-bas, sur la table, le livre de Husserl n’a pas bougé.

c’est malin j’ai envie de me reincarner en serviette verte, d’un vert exquis et delicat evidement, capable d’investir tous vos pores et d’en extraire l’essence de votre ame…pensees d’un inconnu
Commentaire par gildub — 21 décembre 2007 @ 8:45 |
comme toujours, super bien ecrit, intelligence, legerete, humour subtil, c’est le petit bonheur du jour
Commentaire par Marie-France — 24 décembre 2007 @ 5:44 |