Carnets de vie de Elle S.Claës

26 décembre 2007

Les explosifs internes

C’est tout de même déstabilisant d’être dépassé par soi-même. Surtout quand ça arrive comme ça, d’un coup. Sans prévenir. Cela dit, le phénomène surgit somme toute très souvent sans prévenir. Il y a bien peu de moyens de prévoir ces sursauts de l’âme ; à la limite, on les devine quand ils sont imminents. Mais même là, à moins d’une édifiante connaissance de nos frustrations les plus secrètes, les torrents d’émotions nous surprennent. Forts, violents, ils nous submergent. Ainsi il arrive que, d’une seconde à l’autre, on assaille un serveur de restaurant, on s’épanche lors d’une réunion de famille, on offre la tournée au bar, on se confie à une inconnue, on pleure devant msn, on rougit en plein discours.

Ces pointes d’émotions, ces débordements incontrôlés, ne sont pas appréciés. Rarement. On les redoute, on les refoule. On les cantonne aussi, ces redoutables émois, on désigne des coupables, on rejette sur eux la faute ; dès lors, nos colères sont légitimes, à défaut d’être simplement exprimées elles détiennent un coupable (et c’est précieux un coupable, il n’existe pas plus commode). À grande échelle, cette évacuation, mêlée d’impuissance, d’incompréhension, débouche sur la guerre, le rejet fabrique de la terreur. 

C’est l’idée.

En gros.

Et, si il y avait une solution ? Et si elle était, même, simple ?!

« Contraindre le chaos que l’on est à devenir forme »

Nietzsche 

Vous qui êtes actuellement, à cette seconde, sur la toile en train de lire ces carnets de vie, au demeurant fort sympathiques, vous êtes peut-être, activement, en train d’agir pour le bien de l’humanité.

Tadam.

En effet, si la solution à nos excès était de les structurer, de les comprendre, de leur donner une forme, de les exprimer enfin, existe-t-il meilleur outil qu’internet ? N’est-il pas enrichissant, fécond au-delà de nos espoirs les plus ambitieux, d’y découvrir l’autre et le monde en douceur ? N’est-il pas équilibrant, à l’instar des cahiers de Paul Valéry, d’y allonger ses pensées et ses secrets ? Ne vivons-nous pas une véritable révolution de fond (les plus difficiles), l’ère du blog pacifique, où, si nombreux, les humains se confient, extraient leurs ressentiments, leurs interrogations, leurs joies, leurs attentes, reçoivent des commentaires, attendent des réactions, discutent dans des forums, ces agoras virtuelles où le peuple discute, discute ! les affaires publiques ? 

Alors ?!!? 

Pour une fois, soyons faibles, cédons ici à l’appel illusoire du mot de la fin :

Fragmentez, donnez vous des perspectives, dispersez vos propres poussières d’étoile, déployez votre univers, nourrissez son expansion…

Bref, Faîtes des blogs. 

Et, pour finir, une pensée à Novtac, cet être délicat qui aime bien, lui, quand je rougis. Et même quand je pleure. 

Comme Candy.  

24 décembre 2007

Papier jaune, encre rouge

Il y a des années, une citation sur un mur parisien frappait les passants, au point d’en arrêter quelques uns… Effacée depuis, oubliée par la plupart des témoins, elle fut retrouvée hier, recopiée à la main, dans un sac d’affaires bariolé ; elle y reposait, déposée, sereine, attendant d’être lue à nouveau un jour.

Sur un papier jaune difficile à identifier (mais où donc cette feuille jaune a-t-elle été dénichée ?), elle fut recopiée à l’encre rouge (parce que cela était probablement la seule plume dégottée à ce moment là, moment volé, posé entre deux minutes, dans l’urgence d’une journée anodine et citadine). Le trait est relativement sûr, ce qui est un peu surprenant dans des conditions qu’on imagine défavorables à de la calligraphie bien intentionnée. Et des années plus tard, elle est toujours aussi jolie et percutante. Vivace.

Universelle.

Voilà

« Je suis dans la clarté qui s’avance,
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.
Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
Les arbres si pleins d’espoirs, si verts.
Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers,
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.
Je ne sens pas l’odeur des médicaments,
Les œillets ont dû s’ouvrir quelque part.
Être captif, là n’est pas la question,
Il s’agit de ne pas se rendre, voilà.
»

Nazim Hikmet (1902 – 1963)

Ce grand poète dit aussi que « L’artiste est l’ingénieur de l’âme humaine ». Et c’est un plaisir toujours renouvellé que de pouvoir y ajouter des couleurs…

Joyeux Noël.

 

21 décembre 2007

L’élégance

L’élégance est une notion aussi mouvante qu’incorruptible. Elle a pris naissance il y a très longtemps, probablement avant même l’apparition de la vie. Bien sûr, pour le croire, il faut être adepte de l’autonomie des concepts, de leur aventure sans l’assentiment, au-delà de la conscience humaine, frontière aussi virtuelle que prétentieuse et touchante.

Si c’est le cas, si cette frontière n’existe pas, l’élégance fait indubitablement partie de ce qui a toujours été.

La danse d’une étoile, l’aurore cosmique, le lent mouvement d’un astéroïde filant pourtant à une vitesse stellaire.

Avec l’apparition de la vie sur Terre, l’élégance s’est infiltrée partout, dans la fragrance d’un fruit mûrissant, au cœur d’une nuance de bleu aquatique, dans les vibrations d’une harmonique.

Avec la survenue de l’espèce humaine, on retrouve l’élégance dans le sourire, dans les plis d’une étoffe, dans les reflets d’une soie fine, au détour d’un problème de Hilbert ou du plaisir de la chair.

On la retrouve aussi dans la finesse quasi transparente d’une sensibilité. Et parce qu’elle est pratiquement impossible à décrire, apprivoiser, elle se laisse voir et écouter ; évanescente, l’élégance se glisse entre deux eaux…

18 décembre 2007

La serviette verte

C’est fou ce que cela peut occasionner comme réflexions inattendues de ne pas dormir chez soi. Immergé dans un autre sweet home, au milieu d’objets qui n’ont de familier pour vous que leur fonction, un verre fumé bleu, un meuble repeint, un livre de Husserl, une bouilloire beige, un poster de film noir, il arrive, de temps en temps, qu’une pensée fuse différemment que d’habitude. Ce type d’environnement génère ça, c’est comme ça. On pense différemment dans un milieu différent. Logique. Dans un autre chez soi, c’est plus courant, couru, plus facile d’avoir des pensées indépendantes, elles sont plus visibles comme un insecte sorti de sa jungle posé sur un mur blanc.

Les idées que la différence nous inspirent sont quasiment de l’ordre de l’esprit. Parce que ces pensées là, celles-ci qui, sans prévenir, sondent vos profondeurs et celles du monde, ces pensées là, impressibles, sont les plus délicates. Inopinées et abyssales, elles parent votre front de quelque beauté prophétique.

Et pour cela, imaginez, il peut suffire de ne pas dormir chez soi, un soir. Le truc c’est que cela n’est pas si aisé de se retrouver à dormir chez quelqu’un d’autre. Cela n’a rien d’anodin même. En même temps, qui ne l’a pas déjà fait ? On peut difficilement imaginer aujourd’hui quelqu’un qui n’aurait jamais, absolument jamais dormi chez quelqu’un d’autre. Imaginez un oeil vierge de l’intimité des autres. Imaginez… Aucun autre intérieur… N’être jamais allé dans une autre maison, n’avoir jamais visité une chambre à coucher étrangère, celle d’une adolescente, les murs recouverts de vedettes d’un jour, celle d’une femme qui se parfume tous les jours, un abat jour exagérément coloré sur sa table de nuit. Imaginez n’avoir jamais vu l’éclairage d’un petit salon de famille, avec les livres bien ordonnés sur une étagère jamais touchée, l’halogène dans le salon d’un artiste, où des objets chromés renvoient des reflets étudiés. Imaginez n’avoir jamais vu les lampes vieillissantes d’une maison louée par une huitaine de djeunes colocataires, les lampes fatiguées d’une cuisine de HLM, le discret luminaire du hall d’entrée d’un appart’ du seizième parisien. Imaginez n’avoir jamais rien vu d’autre que vos affaires, vos repères. Imaginez…

C’est difficile à concevoir. C’est même impossible, soyons franc. Et pourtant c’est une réalité extraordinairement récente. C’est même le grand luxe de notre génération : avoir vu autre chose. Et ce luxe est probablement plus précieux encore que toutes nos imaginations réunies… Pouvoir aller plus loin que le bout du village, voir à loisir des visages de couleurs différentes, cette réalité accroît notre humanité. Et c’est ce luxe, précisément, qui nous offre sans prévenir ces minuscules réflexions, soudaines, et fabuleuses, générées par l’inhabituel.

Comme cette réflexion de la serviette verte qui est venue m’assaillir il y a deux jours.

Après avoir pris une douche dans une salle de bain inconnue, le corps mouillé, et sur le point d’avoir froid, je cherchais une serviette propre. Un tas de ces dernières, bien pliées, se laissèrent vite et sans façon remarquer sur ma gauche ; elles poussèrent la politesse jusqu’à être parfaitement accessibles, ce qui me permit de ne pas trop sentir le poids de mon inconséquence. Là, une fois les serviettes repérées, sans le réaliser tout d’abord, un choix s’est imposé : laquelle élire dans cette exquise gamme de verts ? Qu’elles étaient jolies ces serviettes de bain déclinées en une palette de verts du clair au foncé… Et toutes plus douces les unes que les autres. C’est là, comme une bulle de champagne, que la pensée de la serviette verte vint éclater en surface : par quel subtil éclat d’humanité peux-t-on se retrouver à chérir cette enchanteresse seconde, celle d’un choix inutile et agréable ? Très rapidement, par un enchaînement incontrôlable de pensées, on se retrouve, debout, trempé, dans une baignoire inconnue, à se dire que, peut-être, l’humain s’éloigne du spectre de la guerre quand ses représentants sont de plus en plus nombreux à accéder à la nuance et l’exquisité…

Une serviette verte pour la paix…

Puis vous vous essuyez, tout à fait séduit par la douce nouveauté d’un tel objet. Votre peau est embaumée, vous être propre.

Vous étendez la serviette sur un joli étendoir prévu à cet effet, et, hébergé par un étranger, l’avenir vous semble plus radieux que jamais.

Et là-bas, sur la table, le livre de Husserl n’a pas bougé.

Edmund Husserl dans sa bibliothèque

16 décembre 2007

Napoléon, on en entendra parler encore longtemps

Parlement de Budapest, photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës

Budapest, capitale d’Europe centrale, est une ville atemporelle. Magnifique comme une âme sage, et malgré l’euphorie du marketing qui emballe ses vitrines, elle s’offre le luxe raffiné de rester paisible. Universelle, elle porte les stigmates de grandes joies et de grandes peines ; supérieure, rien ne semble pouvoir lui manquer de respect. Investie de la même nervosité complexée qui agite actuellement le monde, en plein développement économique elle aussi, Budapest, calme, laisse couler les eaux de son fleuve et se chauffe aux eaux de ses stations thermales. Les flamboiements impérissables de l’éblouissante époque des Habsbourg côtoient ci et là, sans façon, ses façades vieillissantes. De magnifiques bâtisses peintes, vert anis, rose saumon, bleu pâle, safran, se fissurent, tombent en ruine ; réelles, imparfaites, elles viennent vous toucher en plein cœur. Partout des traces du communisme, des blocs de gris, des étoiles rouges dans des magasins d’antiquité, et encore, garées dans un coin, en héritage, de vieilles voitures.

L’étoile rouge du communisme, photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës
L’étoile rouge du communisme, photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës

Le bleu glacial des cieux lumineux, les passages incessants de tramways colorés, les perspectives à perte de vue des infinies avenues de cette incroyable ville sont autant de souvenirs vastes qui élargissent votre âme. Le capitalisme continue d’arriver, on voit son empreinte partout, et, au même moment, à autant d’endroits, on sent que l’humain du coin s’en fout. Au quatrième étage d’un superbe immeuble or, on imagine un échange entre une directrice à l’image de sa ville, flegmatique, au-dessus de la médiocrité des modes, et son jeune assistant, “oui bon, d’accord, met la ta plaque dehors…”

Immeuble de Budapest, photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës
Photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës

Budapest jouit d’un des plus grands réseaux de thermes au monde. C’est un plaisir indéfinissable que de venir se baigner dans ses bains chauds, la nuit, en plein air, le corps immergé dans une eau à 37 degrés, le visage fouetté par le froid hongrois d’une fin d’année. Partout des tourbillons de vapeur s’élèvent, et, parfois, ils vous laissent apercevoir, au gré des vents d’hiver, les étoiles. Oui cette ville incroyable est délicieuse. Elle vous surprend jusque dans ses douches thermales. Il est vrai que d’y croiser Magda, hongroise d’une soixantaine d’années, ancienne secrétaire de direction, qui tour à tour se plaint de sa maigre pension et s’enchante des poèmes d’Attila József, vous laisse un souvenir incomparable. Informée de ma nationalité française, cette respectable dame me fit part de sa persistante admiration pour notre grand homme, Napoléon Bonaparte. Partie dans une description très approximative de quelques unes de ses batailles, Magda, nue, parce que nous étions dans les douches on s’en souvient, et que les hongrois(es) ne s’encombrent manifestement d’aucune pudeur superflue, se coiffait les cheveux et les sourcils. Arrivée au moment crucial de la bataille d’Austerlitz, les yeux débordants d’admiration, cette charmante Magda me tourne soudain le dos pour se coiffer les poils pubiens, qui avaient probablement eu l’outrecuidance de prendre quelques libertés, puis me fait de nouveau face, présentable, pour m’avouer son autre passion : Gilbert Bécaud.

Il est des images comme ça qui resteront à jamais dans notre mémoire.

Haaa Budapest… Vous, dont le raffinement est allé jusqu’à me laisser en cadeau un ami, un français retrouvé là-bas dont vous avez soigné les bleus, avez conquis mon âme.

Surtout ne changez pas trop, mon coeur ne le supporterait pas.

Rue de Budapest, photo de Saul Claës
Budapest, Photo de Elle S.Claës

14 décembre 2007

Bon anniversaire

Paul Eluard, de son vrai nom Eugène Grindel, est né aujourd’hui.

En 1895.

Cette année là, le Mali devient une colonie française, la conquête de l’Ouest américain débute par la première ligne de chemin de fer Est-Ouest partant de Chicago, la Chine perd face aux japonais qui se dotent d’une flotte de guerre et s’allient aux anglais, la construction de la ligne de chemin de fer Damas-Beyrouth est confiée à une société française, Lénine est mis en prison, Buster Keaton naît et Louis Pasteur meurt.

2007 touche à sa fin. Et la tendance environnante, même si cela est difficile à croire, est d’estimer ce présent déprimant, voire inguérissable.

Inconcevable, mais vrai.

Certains, nombreux, voisins, croient authentiquement que ce troisième millénaire balbutiant est plus laborieux, plus meurtrier, plus injuste enfin que cette fin de XIXème siècle par exemple (il arrive même d’entendre que c’est la pire époque de toutes) (!!). Et ce manque flagrant de bon sens, de mesure, fait passer un nombre inconsidéré de nos concitoyens à côté d’un présent qui ne fait, finalement, qu’enseigner l’implication. L’avenir se construit, maintenant, il ignorera ceux qui, sous le prétexte futile et galvaudé qu’ils ne comprennent rien à ce qui se passe, refuseront de participer. Le présent appartient aux géants, encore inconnus, qui rêvent quelque part le monde de demain.

Et s’il suffisait, bêtement, d’y croire?

Pourquoi pas. Après tout.

C’est bien lorsque l’on se décide à faire que les choses arrivent. Toutes sortes de choses. C’est vrai, mince : c’est quand on désire que toutes sortes de choses arrivent. L’envie est un instrument moral, elle change la face du monde. C’est simple à comprendre tout de même.

« Dans la vie, il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous »

Paul Eluard

Alors rêvons lecteur, soyons fous, sortons, faisons, rêvons, rêvons, rêvons, et cognons nous dans la vie. C’est encore le meilleur moyen de changer le monde. Et qui sait ? Dans un avenir proche, on se rencontrera peut-être…

12 décembre 2007

Haaa les aéroports…

Les aéroports sont un endroit où rien n’est faisable et où tout est possible.

Entre deux mondes, sur le départ, sur le retour, l’on y trouve des humains en fuite, en quête, en panne, en transit.

Certains voyageurs, pris par leur vie, leur actualité, leur voilà, ne voient rien de cet océan de possibilités. Habitués peut-être, occupés toujours, ils ne lèvent pas le nez du journal ou de l’ordinateur portable, assis dans le fond de la formalité. D’autres voyageurs, sensibles au va et vient incessant alentour, ne supportent pas ce carrefour d’alternatives, il les écrase, les intimide, les bouleverse même parfois. Cernés d’exceptionnel, agressés, pressés de partir, ils sont pressés d’arriver. Et puis il y a les voyageurs qui prennent le pouls du monde, ceux qui vont au bout du monde et sont incapables de banaliser cette réalité. Ils voient dans un aéroport un filtre fantastique, un livre ouvert, une invitation, une initiation, un oubli, un appel… L’endroit d’où l’on part, et celui où l’on va, n’a pour eux plus d’importance. Ce qui compte, c’est le mouvement. Autour tout vole. Autour, tout se meut, rien ne reste. Les voyageurs, les avions, dans leur valse, se subtilisent alors aux vagues de Rousseau et se retrouvent dans les contemplations de Victor Hugo.

Pour ces voyageurs là, ceux-ci qui observent toute cette vie, le monde va bien. Il devient. Il grandit. Le quotidien s’investit, il s’évade, se positionne, se règle, s’adapte, travaille. Loin d’être inquiété, il s’élève. Et si ces voyageurs là se débrouillent bien, ils le savent, s’ils se détachent à temps des noms, des raisons, des prétextes, si enfin ils parviennent à tout à fait s’extraire des pourquoi et de leurs comment, le temps de leur passage, alors, il ne leur restera que ce qui compte. Une fois tout en haut, sans nationalité, sans sexe, même si le bagage n’est pas loin, ils auront la tête dans les nuages, des ailes de géant les empêcheront de marcher, et ils deviendront poètes.

Haaaa les aéroports…

Mince alors.

Aéroport, photo de Elle S.Claës
Photo de Saul Claës, nov 07

10 décembre 2007

Le chauffeur de taxi

Il est des jours, curieusement agencés qui, s’ils ne vous permettent pas de les ranger à la mode manichéenne, vous laissent un arrière goût d’ambiguïté, une impression d’ambivalence diffuse ; vous vous répétez alors que, décidément, quand même, on a beau dire, la vie est belle. Curieuse, aléatoire, déroutante, mais belle.

Début de journée : déclaration au commissariat d’un cambriolage qui laisse votre maman dépouillée de tous ses bijoux de famille, et vous oblige à appeler votre papa pour lui annoncer que sa bague de naissance, celle que votre feu grand-mère aimait tant, et a gardé toute sa vie au doigt, ne sera probablement plus jamais portée. Une fois au commissariat, vous attendez trois quarts d’heure dans un courant d’air froid, et vous entendez dire que l’on ne vous croit pas, que l’on ne croit JAMAIS les personnes déclarant des vols et que vous êtes priés de retourner chez vous avec des policiers pour constater les faits.

En ressortant, vous croisez l’affiche de Marianne, fiérote, peu frileuse, qui vous rappelle que le maximum est fait pour vous recevoir dans les meilleurs conditions et autres délais d’attente. Puis vous rentrez manger, conscient soudain de n’avoir aucune importance, aucun appétit en patientant la venue des enquêteurs et le désagréable vent du soupçon qui les portera.

Passés le sobre repas et la visite des trois flics mous et désabusés-qui-vous-croient-oui-si-vous-voulez (et qui vous ont expliqué que le périmètre est victime d’une vague de cambriolages due essentiellement à une population roumaine récemment accrue), vous partez vous promener dans la capitale, tentant sans conviction une improbable évasion, un peu de détente, dans ce monde de parasites de merde qui n’ont décidément rien d’autre à faire que d’emmerder leur monde. Salauds.

Là dessus, vous perdez vos gants tous neufs, spécialement ramenés de Chine.

Fin d’après-midi : rien ne se passe, rien ne trépasse. Vous restez posté.

Soir : sous vos yeux un peu rouges (à force d’avoir scruté l’horizon et parlé à votre sœur Anne), un concert

Stefanus Vivens, musique électro.

Stefanus Vivens, musique électro.

électro hindi, toute cithare et autre ordinateur accessoirisé sortis. Cela se déroule plutôt sympathiquement-sa-foi dans une salle parisienne. Remplie pour l’occasion d’un type nouveau de public, elle abrite une foule éclectique de danseurs et buveurs, un savant mélange des genres et horizons croisés, du mondialisme en substance. De-ci de-là, des rappels asiatiques, entre japonais traditionnel, exhibé par quelque savant chignon de samouraï, ou une ébauche sexy de kimono chic, et chinois destroy. Des touches de gothique Europe Centrale standing. Une flopée de vêtements commerce équitable. Bref, tout pleins de motifs bariolés, du solidaire losange écossais au couleurs chaudes de l’Afrique en passant par le classique bloujean à trois milliards de bobocool, abîmé au laser pour l’occasion. Un écran géant renvoie des images du monde passées sous plusieurs couches de couleurs sableuses, vieillies informatiquement, pendant que des notes incertaines surfent en tourbillonnant sur des lignes éperdues de basse. Le tout atteint, sans une ombre de difficulté, votre petit cœur endolori, le massant par vibration. Le temps passe. Vous vous oubliez un peu.

Et vous ratez le dernier métro.

Vous demandez au videur, grand noir attentif et professionnel (qui vous a offert, en début de soirée, le vestiaire et un mot de réconfort suite au cambriolage) où prendre un bus de nuit ? Et vous partez, l’information en tête, en quête de votre moyen de locomotion. Le bus persistant à ne pas se laisser trouver, vous demandez alors à un chauffeur de taxi (vos yeux toujours rougis et les épaules lasses), arrêté au feu rouge là, où attraper le bus de nuit ? et ce dernier, kabyle, vous propose de vous ramener gratis. Et vous dépose sans un mot, juste un sourire, en bas de chez vous.

C’est là que vous vous rappelez que quand même, malgré tout, franchement mince, arg, y’a pas à dire, la vie reste belle.

Mais %ù£1&* !! qu’elle n’est pas simple tous les jours.

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