Petit village du Lot.
Dans un mignonnet magasin de vêtements, proposant plein de jolies matières et des coupes audacieuses, il fallait, il y a quelques jours, enjamber un énorme chien pour entrer. Ce dernier, confortablement installé dans l’entrée, reposait de tout son long sur le joli tapis rond de la commerçante. Le chien, qui n’avait pas du tout l’air d’appartenir à une grand-mère, laissait en cadeau à chaque cliente (parce qu’il n’y eut que des clientes) une moue inquiète, pour ne pas dire franchement pas rassurée. Une fois la porte d’entrée poussée, elles devaient, il est vrai, lever une jambe (la droite ou la gauche, à la fantaisie de chacune), pour passer au dessus du Cerbère. Aucune nouvelle arrivante n’osait poser ouvertement la question de l’appartenance du molosse. De toute évidence, la porte ouverte donnant directement sur ce canidé aux proportions inédites, il était trop tard pour s’inquiéter de la mise à jour de ses vaccins et tout à fait grossier de ne plus entrer. Donc, chacune bloquait une seconde, laissait échapper un petit “ha” immédiatement suivi d’un rire thérapeutique, se recomposait un visage dégagé après avoir perdu de la fraîcheur de leur teint, et s’aventurait dans l’antre qu’elle n’était pas très sûre de reconnaître. Le tout en une seconde au plus. Un bonjour une chouille trop aigu venait, pour finir, couronner leur souveraine et courageuse entrée.
Le chien, lui, variablement, levait la tête, lâchait un sourd wouf par les narines, s’allongeait un peu plus, bref, persistait à bloquer l’entrée.
La commerçante, elle, chargeait l’air d’une sérénité de circonstance, peut-être un peu forcée, mais relativement efficace. Elle proposait sur un ton de badinerie facile, de ne pas faire attention à l’animal, rajoutait à qui mieux qu’il était gentiiiiil comme tout, puis proposait de montrer la nouvelle collection au fond du magasin. La présence du chien pesait sur toutes les joues. Et au prix de l’anti-ride, cela n’était du goût de personne. Mais enfin, une fois passé l’épreuve, une fois physiquement éloignée de l’animal, après avoir un peu regardé les vêtements sans les voir, chacune finissait par poser LA question: ce chien est à vouuus ?!? Rajoutant parfois qu’il serait peut-être plus à l’aise autre part que dans l’entrée non ?!
Avant de révéler la réponse, tant attendue, on peut le deviner, voici une photo de l’animal, superbe, bien obligé de le reconnaître :

Il fait face à la lumière, et a l’air d’assez bien patienter (vous remarquerez que la photo est prise dans son dos, faut pas déconner).
Bientôt, la commerçante avoue : ce chien n’est pas à elle. Après un ou deux balbutiements, elle conte sa mésaventure… Une cliente, qui lui tenait la jambe depuis le début de l’après-midi (il était approximativement 17h30 à l’heure de cette confession), l’avait subitement lâchée, quelques trente minutes plus tôt, pour se précipiter en courant dehors. Pieds nus, elle était ainsi partie entièrement habillée d’une tenue de la maison, une des plus chères, toute étiquette sortie, sans plus d’explication, en laissant son chien sur le tapis. Depuis, la commerçante espérait et récupérer son bien et éviter d’énerver l’animal, tout en s’exerçant à rassurer les clientes qui avaient eu le malheur de venir aujourd’hui la visiter. Un petit jeu de nerf s’exerçait ainsi depuis une bonne demie-heure, au fin fond du Lot, et sur fond d’actualité canidée. En effet, l’inquiétude et toutes les pensées avoisinantes, que partagèrent bientôt les clientes et la commerçante, étaient exacerbées par les faits divers alarmants sur ces bêtes qui deviennent folles et tuent les gentils gens, faits divers qui revenaient en boucle dans les informations télévisées depuis quelques semaines maintenant. Ainsi, la population inquiète de la boutique, refoulée au fond du magasin sans oser ressortir, s’entassait en observant à loisir, par la grande vitrine, la propriétaire du chien, démasquée, qui discutait sur la pointe de ses pieds délicats, par ce temps automnal, avec un monsieur manifestement débordé par l’excentricité de cette dame bien habillée. De toute évidence complètement hystérique, la madame avait oublié l’existence de son chien, et n’avait point du tout réalisé que ce dernier, esseulé, pouvait un minimum gêner toute personne rencontrée à point mal nommé. Ce dernier, qui continuait d’inquiéter, sans geste faire, chaque nouvelle cliente, se retrouvait ainsi victime des actualités et de son maître comme bon nombre de chiens gentils ces temps-ci. Probablement candidat à la dépression, ce dernier, adorable sous les caresses qu’une cliente parvint après observation à lui prodiguer, n’était qu’abandonné, aux prises avec une propriétaire complètement siphonnée. Il ne faisait qu’attendre, animé de toutes les apparences de la résignation, que sa maîtresse daigne revenir et recommencer son éternelle scène de théâtre. Moi qui ai tendance à avoir peur des chiens (une phobie, que voulez-vous…), ce chien finit par me faire un peu pitié et bien malgré moi relativiser (je me fendais même d’un gratouillage derrière une de ses oreilles baissées). Bientôt la cliente revint, les pieds rouges, le vent dans les voiles. Une fois dans la cabine d’essayage, hurlant un quelconque babillage tout en enlevant sa tenue, le monde pour public, elle acheva les oreilles et les nerfs de la pauvre commerçante, qui, véritablement, n’avait rien demandé. Puis elle repartit sans rien acheter, son chien derrière elle. Ce dernier, emmené vers son destin, se retournant une dernière fois, nous gratifia d’un ultime regard fatigué. Nous eûmes toutes un peu honte, bien obligées de le reconnaître : même si l’animal nous avait ému, nous étions soulagées de le voir partir, on ne sait jamais… Haaaa les dégâts du JT…
