Carnets de vie de Elle S.Claës

16 octobre 2007

Le malaise

Classé dans : Anecdotes — saulclaes @ 8:08
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Quai de Juvisy à l'automne

Aujourd’hui dans le RER C, wagon de tête, à 15h22, un monsieur gisait sur le sol. Le train fut immobilisé, en quai de Juvisy dans l’Essonne, pour permettre à des pompiers de secourir ce passager évanoui. Ce dernier, dans la soixantaine, mince, portait un chapeau mou noir, une tenue bariolée. Un bouquet de violettes fatiguées s’éparpillait autour de lui. Quelques secondes avant l’entrée en scène des secouristes, il reprit ses esprits, rassembla ses fleurs et se releva péniblement. Bientôt nez à nez avec les secouristes dépêchés sur les lieux, il les gratifia d’un large sourire édenté, l’haleine avinée. Ces derniers manifestement habitués aux bouquets de violettes, le prièrent de se laisser ausculter. L’homme au chapeau, après avoir opposé deux refus catégoriques, finit par accepter de se laisser examiner : “bon, d’accord, mais vite, vous avez l’air gentil“.

Cela fut folklorique. Ce monsieur, sans chaussure, avait beaucoup bu. Bonhomme, il commença par déclarer tout de go qu’il ne dirait rien si l’on ne le tutoyait pas. La saillie ensuite spontanée, il faisait rire avec une fraîche facilité tout le wagon. En marge de son détendant babillage, et à la vue de la réaction des autres voyageurs, il était très agréable de voir qu’un presque clochard ne faisait pas que choquer ou gêner les autres passagers. Il répondait bon enfant aux questions des pompiers. C’est ainsi que nous apprîmes dans le désordre qu’il fut capitaine en Algérie, allait à Aulnay sous Bois, avait bonne mémoire, n’avait pas de problème de santé et bandait encore.

L’opération prenait un peu de temps, une poignée de minutes jusqu’alors. Les passagers se tenaient tranquilles. Tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Puis, sans crier gare, mais en criant tout court, un passager du wagon voisin entre en scène. La colère rentrée, il tance les secouristes, les gratifie généreusement, en substance, d’incompétence et autres bande d’incapables, et s’exerce à ramener dans son sillage nombre d’ondes négatives (qui doivent encore se répandre sur les voies à l’heure qu’il est). Nous, les passagers, ne vîmes pas la tête du monsieur au premier abord car il était arrivé dans nos dos : la surprise fût coquette. Cet insatisfait agressif, qui jugeait le travail des pompiers, et l’incapacité du monde entier-tous-des-cons, était un rasta. La tête au chaud dans un énorme bonnet aux couleurs de la Jamaïque, le bedon paisible et affranchi, il ne faisait pas l’économie de sa voix rocailleuse : “Bon ! ça va maintenant ?! C’est quoi ce bordel ! Sortez le ce type, il emmerde tout le monde ! Putain, y’en a qui foutent rien dans ce pays“.

Au moment où ce charmant monsieur expliquait dans ces termes aux pompiers leur métier, les secouristes relevaient un rythme cardiaque inquiétant chez l’ancien capitaine qui déjà se redressait pour protester : “hey ! je voulais pas me faire ausculter moi monsieur ! Je ne veux embêter personne.” Les pompiers le firent se rassoir, et cesser de parler (sans y parvenir tout à fait, et ceci est un euphémisme misme).

Après un dernier reproche au moins universel, le rasta retourna dans son wagon. Le capitaine refusait à présent d’être emmené à l’hôpital : “j’ai tout de même le droit de ne pas vouloir“. Négociations infructueuses. Deux minutes plus tard, les secouristes, obligés, faisaient remplir un imprimé à leur patient récalcitrant officialisant ainsi le refus de ce dernier d’être soigné. L’ivresse n’aidant pas à la formation rigoureuse de majuscules respectueuses des cases, cela prit quelques minutes de plus (mais à peine cinq minutes). Là-dessus, notre grondeur-yeah-peace revient, éructe de plus belle, recommence le même spectacle, la colère froide et le point levé.

Cela faisait un gros quart d’heure, en tout, que nous étions à quai, un simple quart d’heure pour venir en aide à un monsieur, et personne ne se plaignait.

En fond sonore, l’énervé persistait à déverser sa bile, le jugement rendu, sûr de son autorité. Tout le monde le regardait. Les secouristes continuaient leur travail sans se démonter, toujours souriants. L’ancien capitaine, toujours saoul, faisait des ratures malgré sa sincère application. Le décalage était simple, presque doux. Un des pompiers finit par emmener l’agité à l’écart, manifestement habitué à devoir gérer les superhéros. Nous ne le vîmes plus (oh que c’est dommage). Bientôt, un autre train, aux destinations identiques au nôtre arriva sur la voie d’en face. Tout le monde descendit-descenda, tout le monde remontit-remonta. Le train partit de suite. Et ce fut tout.

Nous venions d’être passivement en présence de désespoir, d’entraide, de limites, d’éclats de nature humaine, de mélange des cultures, de passé, de futur, d’histoire.

Le train était reparti, comme si de rien n’était. Les regards étaient de nouveau tournés dehors. Et la France continua de défiler. Confiante dans l’avenir.

Comme à son habitude.

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